Relations août 2008

Fragilités

André Frappier

Menaces sur la Poste

L’auteur, membre du bureau de direction du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain, a été président de la section locale de Montréal (1996-2002) et directeur national (2002-2005) du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP)

La lutte des citoyens de Pointe-Saint-Charles a ramené sur la place publique les enjeux de la privatisation rampante de Postes Canada.

Durant plusieurs semaines, la table de concertation communautaire Action-Gardien et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) ont multiplié les pressions afin de maintenir le bureau de poste de Pointe-Saint-Charles ouvert. Ils ont défendu le droit de la population du quartier d’avoir accès au service postal public à proximité de leur domicile. Même si elles n’ont pas permis jusqu’à maintenant d’empêcher la fermeture, ces actions ont rendu publiques les intentions de Postes Canada et ont obligé celle-ci à réagir.

Cette situation est préoccupante parce qu’elle a pour conséquence de réduire la place du service public au profit du secteur privé et des franchises. Postes Canada, qui a réalisé des profits au cours des 11 dernières années (54 millions de dollars en 2007), a pourtant le mandat d’assurer le service à la population et non d’assurer des bénéfices aux compagnies privées. Comment expliquer son attitude? Par la logique néolibérale axée sur le profit, la concurrence et la rentabilité, et par le changement de culture opéré à l’interne qui conduit la société d’État à pervertir elle-même son mandat et à préparer le terrain à la privatisation. Le comité Action-Gardien a d’ailleurs bien relevé que la pdg de Postes Canada, Moya Greene, est spécialiste en ce domaine, ayant, entre autres, piloté la privatisation du Canadien National (CN) et la déréglementation du secteur de l’aviation au Canada.

De fait, le gouvernement fédéral fait face à un important lobby du secteur privé depuis plusieurs années afin de déréglementer, voire de privatiser le service postal. Si tel devait être le cas, ces compagnies s’accapareraient les secteurs les plus rentables, comme le corridor Québec-Windsor, pour ne laisser à la société d’État que la distribution dans les régions plus difficiles d’accès ou moins rentables. Il en résulterait une baisse importante de revenus qui aurait pour conséquence une augmentation des tarifs et la fin du service postal universel bénéficiant à l’ensemble de la population, à coût uniforme et abordable, peu importe la région. Cela entraînerait également d’importantes coupures d’emplois. C’est d’ailleurs la situation dans les pays où le service postal a été déréglementé, notamment la Nouvelle-Zélande, la Suède, la Finlande, l’Argentine, la Colombie, l’Estonie, le Pérou, la Russie et le Royaume-Uni.

À titre d’exemple : le repostage pratiqué par des entreprises internationales au Canada qui ramassent illégalement la poste-lettres destinée à l’étranger, puis l’expédient dans d’autres pays où celle-ci est traitée et postée à un tarif inférieur à celui en vigueur au Canada. Ces entreprises font pression depuis deux ans pour que des changements soient apportés à la Loi sur la Société canadienne des postes. Leur but : mettre un terme au privilège exclusif qu’a Postes Canada pour ramasser, transmettre et livrer la poste-lettres au Canada. La société d’État estime que cette pratique la prive de recettes annuelles se chiffrant entre 60 et 80 millions de dollars.

Ces grandes compagnies internationales sont derrière le projet de loi C-14, déposé le 29 octobre 2007, qui donnera lieu, s’il est approuvé, à une déréglementation partielle de Postes Canada, lui retirant son privilège exclusif sur la livraison de la poste-lettres à l’international. C’est là un cheval de Troie pour un service public par ailleurs performant, comme l’indiquait l’émission La Facture de Radio-Canada récemment : le United States Postal Service et Postes Canada offrent un service Canada-États-Unis trois fois plus rapide et moitié moins cher que celui offert par des compagnies privées telles que FedEx et United Parcel Service (UPS). Selon le reportage, afin d’accroître leurs revenus, ces compagnies ajoutent des frais importants et inexistants à Postes Canada pour le courtage en douane.

La tenue de l’examen stratégique de Postes Canada, annoncé récemment par le ministre fédéral responsable de Postes Canada, Lawrence Cannon, serait l’occasion pour la population de se mobiliser autour de ces enjeux. Or, aucune audience publique n’est prévue, seulement un appel de mémoires (voir : <www.cpcstrategicreview-examenstrategiquescp.gc.ca/index-fra.html>). Cela n’empêche pas le ministre Cannon d’affirmer que « l’examen sera mené en tenant compte des besoins de tous les Canadiens » et qu’il veillera à ce que « cette institution publique possède les moyens nécessaires pour remplir son mandat ». Le comité consultatif examinera les objectifs d’intérêt public de Postes Canada, sa capacité de demeurer financièrement autonome et confirmera ou non la pertinence du cadre financier et stratégique pluriannuel de 1998. Il présentera ses conclusions en décembre 2008. Souhaitons que tout cela ne passe pas comme une lettre à la poste! Il en va de l’équité et du droit de la population à un service égal et universel à travers le pays et de l’avenir de milliers d’emplois.

Consultez le site de la campagne contre les fermetures, la privatisation et la déréglementation à Postes Canada : <www.servicepostalpublic.ca>.

 

Fragilités

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