Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Jasmin Miville-Allard

Mémoires urbaines : le cas de Montréal

L’auteur est fondateur de Moult Éditions

Il existe différentes façons d’aborder l’histoire de la métropole québécoise et de raviver la mémoire urbaine qui s’opposent au modèle de développement dominant.

Comme plusieurs autres villes dans le monde, Montréal est présentement livrée aux appétits de promoteurs qui n’hésitent pas à transformer en condos chaque parcelle de terre disponible, chaque station d’essence abandonnée, chaque habitation légèrement abîmée. Si cette tendance se poursuit, il y a fort à parier que la ville de demain ressemblera très peu à celle d’aujourd’hui, autant dans ses composantes sociologiques que dans son décor urbain. Par exemple, qui aurait pensé, il y a à peine trente ans, que le quartier Saint-Henri deviendrait le nouveau repaire de jeunes professionnels branchés; que le marché Jean-Talon, avec ce qu’il avait de plus populaire, se retrouverait avec un double stationnement sous-terrain et des boutiques luxueuses; qu’il serait impossible de se dénicher un 3 ½ sur le Plateau Mont-Royal sans se ruiner? Si cette nouvelle mouture de la « philosophie » du développement semble hégémonique, elle ne devrait toutefois pas faire oublier les initiatives des différents groupes qui militent avec ardeur pour promouvoir une vision alternative de la ville et de son histoire. En effet, à l’ombre des impératifs spéculatifs et touristiques, certains organismes tentent de faire vivre de différentes façons la ville et de mettre en valeur son histoire et son patrimoine par le biais de visites ou de circuits qui présentent les quartiers, les communautés, les luttes populaires et autres sujets de mémoire. En voici quelques-uns.
 
L’Autre Montréal
Le collectif d’animation urbaine L’Autre Montréal organise, depuis près de 30 ans, des circuits qui révèlent les dimensions souvent occultées de l’histoire de la ville, plus particulièrement tout ce qui touche à ses composantes humaines, communautaires et historiques. Selon ses propres mots, l’organisme vise à « faire découvrir, expliquer, et, surtout, construire une ville (et pourquoi pas, un monde) pour ceux et celles qui y vivent ». Il est né dans un contexte où Montréal connaissait des moments importants de rénovation urbaine (construction d’autoroutes, démolition de plusieurs quartiers, etc.), comme on a pu le voir dans l’exposition Quartiers disparus, présentée au Centre d’histoire de la ville de Montréal et prolongée jusqu’au 1er septembre 2013.
 
Depuis 1992, date du 350e anniversaire de la fondation de la ville de Montréal, L’Autre Montréal propose un tour différent chaque année, s’articulant à partir de différents thèmes – la contribution des femmes, les Amérindiens et la ville, les luttes populaires ou la cohabitation religieuse. Il s’agit d’un des seuls organismes à proposer des circuits urbains qui s’intéressent principalement à l’histoire sociale et qui montrent l’histoire et le développement de la ville dans une perspective liée aux interactions humaines.
 
Pointe-à-Callière
Établi sur le site de fondation de la métropole, le musée Pointe-à-Callière a pour mission de faire connaître et aimer le Montréal d’hier et d’aujourd’hui. Il se démarque, depuis son ouverture, par ses activités de recherche, de conservation, d’éducation et de diffusion du patrimoine archéologique et historique de Montréal. Il intègre également différentes technologies pour mettre en valeur des contenus qui portent sur des thèmes marquants de l’identité montréalaise : Rêves et réalités au canal de Lachine; La rue Sainte-Catherine fait la une!; Saint-Laurent, la Main de Montréal; Lumières sur le Vieux-Montréal; La Grande Paix de Montréal de 1701; Les amours de Montréal; le spectacle multimédia Signé Montréal, etc. Les expositions sont souvent assorties de publications variées et bien documentées. En 2012, le musée célèbre son 20e anniversaire, avec une série de vingt rendez-vous, dont l’inauguration d’un nouveau pavillon, la Maison-des-Marins. Il poursuit ainsi son projet d’expansion qui le mènera vers une Cité de l’archéologie et de l’histoire en 2017.
 
Héritage Montréal
On ne peut passer sous silence le travail important réalisé par Héritage Montréal depuis 1975 pour sensibiliser la population au patrimoine urbain et bâti. On ne compte plus ses interventions médiatiques et politiques qui ont sonné l’alarme sur des décisions qui auraient (ou ont parfois eu) des répercussions irréversibles sur la ville. L’organisme a été parmi les premiers à avoir rendu publiques les incongruités de l’imposant projet de « rénovation » urbaine de Griffintown[1]. Ce projet colossal vise à changer complètement le visage de l’ancien quartier industriel irlandais du centre-ville en développant plusieurs milliers d’unités de logements, de nouvelles zones commerciales et des lieux de loisirs.
 
C’est également Héritage Montréal qui, dernièrement, a osé s’opposer publiquement à la démolition de l’îlot au sud du boulevard Saint-Laurent, actuellement menacé. Le précieux travail de cet organisme permet d’alimenter des réflexions fondamentales sur les enjeux relatifs à Montréal et de consolider les luttes pour la sauvegarde du patrimoine. En plus de jouer un rôle de gardien devant les dérives urbanistiques et architecturales, Héritage Montréal organise aussi des conférences et des cours de « rénovation urbaine ». Il propose également des « architectours », qui sont en fait des circuits thématiques pédestres en compagnie d’un guide chevronné permettant d’apprécier l’architecture, la diversité de l’art public ou l’histoire urbaine et patrimoniale des quartiers de la métropole. Ces tours sont d’autant plus intéressants que Montréal est une ville dont le contenu patrimonial n’a pas toujours pignon sur rue. Il est facile de passer à côté de trésors insoupçonnés. Aussi, Héritage Montréal dispose d’un petit centre de documentation ouvert à ceux et celles qui s’intéressent à des thématiques liées à l’urbanisme et l’architecture.
 
Écomusée du fier monde
L’Écomusée du fier monde est un endroit unique dont les expositions portent sur l’histoire industrielle et ouvrière de la ville. Le musée propose une exposition permanente qui met l’accent sur l’histoire et les mutations – anciennes et actuelles – du quartier Centre-Sud. Il présente aussi des expositions temporaires, toujours orientées dans le créneau « travail, industrie, culture ». Le musée se trouve d’ailleurs sur le site de l’ancien bain Généreux, témoin d’une époque pas si éloignée de la nôtre où la plupart des logements ouvriers ne disposaient ni de baignoire, ni de douche. Ce bain public, comme la plupart de ceux que l’on retrouve à Montréal, était alors central pour assurer l’hygiène des citoyens. Le choix de ce lieu indique les préoccupations historiques et sociales que porte l’Écomusée. En effet, il s’agit d’un des rares endroits qui donne une place prédominante au passé ouvrier de Montréal et révèle les habitudes de ses habitants, l’architecture, l’urbanisme et les traditions populaires.
 
Changer notre rapport au territoire
Cette brève incursion au cœur du travail d’organismes qui œuvrent à développer une vision de la ville n’est certes pas exhaustive et ce type d’approche existe bien sûr ailleurs. Ces différentes façons de présenter la ville et de mettre en valeur sa mémoire s’opposent de façon radicale à la philosophie du développement telle qu’elle se déploie depuis quelques années dans la métropole québécoise. La grande vague de spéculation foncière qui déferle présentement sur son territoire entraîne des conséquences importantes. L’inflation du prix des logements cause l’exode des plus démunis et souvent d’une partie importante des immigrants vers les périphéries. Une forme de « banlieurisation » des quartiers est accentuée par le fait que les nouveaux habitants recherchent un confort qui s’oppose souvent à l’enthousiasme parfois bruyant de la vie urbaine. Un processus d’homogénéisation des quartiers renforce la logique d’un développement divisé par secteur d’activité (ici on s’amuse; là on étudie; là-bas on dort).
 
Aussi, l’esthétique des nouvelles constructions qui est mise de l’avant par les « développeurs » urbains et immobiliers change radicalement notre rapport au territoire et à la mémoire. Des constructions hideuses, sérialisées et sans aucun lien avec l’héritage architectural des quartiers et de la trame urbaine, ont pour effet d’anéantir toutes traces et repères historiques et politiques. Les territoires « rénovés » ne représentent plus le lieu d’une riche stratification historique où se sont confrontées les idées et les personnes; ils ne sont plus que zones interchangeables, modulables et essentiellement soumises au rapport marchand. Cela ne peut que s’accentuer lorsqu’on chasse massivement les populations locales pour « construire du neuf ». Le cas de Griffintown illustre bien cette forme de mépris à l’égard de la mémoire urbaine et des populations déplacées. C’est pourquoi garder la mémoire vivante est une démarche politique.


[1] Voir L. Gaudreau, « Que doit-on retenir du projet Griffintown? » Relations, no 733, juin 2009.



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