Relations Automne 2023 / Culture

2012/dans le coeur

2012/Dans le cœur

Réalisation :
Rodrigue Jean et Arnaud Valade
Production :
Multi-Monde, 2023, 76 min.

Le documentaire 2012/Dans le cœur de Rodrigue Jean et Arnaud Valade s’ouvre sur un fond noir. La voix de la narratrice Safia Nolin rompt le silence et annonce les images à venir : des corps en lutte, la violence d’État et la révolte qui y répond. Les premières images du film sont celles d’une manif de nuit comme il y en eut tant à Montréal, lors de la grève étudiante de 2012. On y voit des manifestant·es rassemblé·es place Émilie-Gamelin. On sent leur plaisir d’être ensemble, d’échanger mots et cigarettes — la fébrilité d’une liberté qui se découvre. Mais la caméra nous montre aussi le dispositif policier qui surveille cette liberté. La rumeur de la foule, doublée d’une bande sonore nerveuse, signée par Jacob Desjardins, gagne en intensité jusqu’à ce qu’on entende la détonation d’une première bombe assourdissante. « Le cœur de 2012 », c’est ça : l’histoire d’une liberté et de sa rencontre avec la brutalité policière.

Le film se décline en trois moments : la « Bataille du Plan Nord » du 20 avril à Montréal, l’émeute de Victoriaville du 4 mai, et les manifestations de nuit qui ont rythmé la fin du printemps érable et une bonne partie de l’été. Ce choix permet aux réalisateurs de faire un pas de côté par rapport aux représentations médiatiques dominantes de la grève étudiante. Les figures généralement à l’avant-scène (personnalités politiques, représentants étudiants) sont ici éclipsées par le « groupe en fusion » qui prend la rue et par les violences policières. Les autres événements et les joutes de négociation entre les associations étudiantes et le gouvernement sont à peine évoqués. Il s’agit là d’un choix esthétique, mais surtout politique qui vise à rendre compte du refus du gouvernement de prêter une quelconque légitimité au mouvement étudiant. Le film nous montre qu’aux yeux de l’autorité politique, les manifestant·es n’étaient qu’une force de désordre qu’il fallait dominer et soumettre — et que la violence policière, loin d’être accidentelle, était le corrélat logique de la posture gouvernementale.

Ce pas de côté narratif permet également de rendre compte de la « vie » concrète des manifestations et de la brutalité de la répression. Grâce à un montage d’enregistrements artisanaux et d’archives de médias militants et traditionnels, les réalisateurs parviennent à nous immerger au cœur de la manifestation et de ses multiples textures sonores et visuelles. Retentissent ainsi les slogans, tambours et vuvuzelas, les cris de joie ou de douleur, mais aussi les bruits des sirènes, des bottes policières qui avancent en rang sur le pavé et des coups de matraque donnés sur les boucliers et les corps. Se succèdent des images d’individus qui fuient, pourchassent, frappent, se défendent ; puis celles de visages en sang, de bras cassés, de yeux usés par les gaz lacrymogènes et de visages déformés par la peur ou la colère.

Le documentaire propose enfin une critique sévère de la couverture médiatique de la grève. Il montre comment des journalistes de médias de masse reprenaient automatiquement les déclarations de la police pour décrire les manifestations. C’est ainsi par exemple que de simples lunettes de ski portées pour se défendre contre la violence policière devenaient, dans la bouche de la police et de journalistes, des « armes offensives » et des « indices » d’intentions criminelles, creusant l’écart entre la réalité et l’information, et permettant aussi aux journalistes d’exagérer la gravité de gestes de vandalisme mineurs posés par des manifestant·es, tout en normalisant les violences des forces policières.

Certains critiques du documentaire ont vu dans ce regard porté sur les médias les traces d’un raisonnement complotiste et d’une vision mani-
chéenne de la réalité. Loin de vouloir démoniser les médias, le film vise plutôt à rappeler ce que certains semblent vouloir oublier : que la politique ne se réduit pas aux formes convenues que lui donne un certain parlementarisme et qu’elle peut prendre des formes conflictuelles, bruyantes, dérangeantes et troublantes, où sévit la violence d’État. Et que dans ces moments de haute conflictualité, le « quatrième pouvoir » doit exercer un contrepoids critique aux pouvoirs politique et économique, au lieu de nourrir et de légitimer une passion aveugle pour l’ordre et les violences qui le maintiennent en place. Ainsi, en plus d’être un acte de mémoire politique, ce documentaire se veut un rappel salutaire aux médias les plus influents de leur vocation avant tout démocratique.

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