Relations février 2002

Sur un pied de guerre

Anne-Marie Gingras

Médias sous surveillance

L’auteure est professeure de science politique à l’Université Laval

La guerre et la lutte contre le terrorisme soulèvent un paradoxe : c’est le moment où l’intérêt des citoyens et des citoyennes pour l’information politique est, semble-t-il, le plus vif, alors que l’information est la plus contrôlée et la plus trompeuse. Rappelons-nous la guerre du Golfe… On l’avait déclenchée après une campagne de relations publiques fondée sur l’histoire du vol des incubateurs de bébé dans les hôpitaux koweïtiens par des soldats irakiens. Ces derniers en auraient profité pour abandonner à leur triste sort plusieurs dizaines – les chiffres ont varié – de nouveaux nés préma­turés, jetés sans ménagement sur le plancher froid de l’hôpital. Le Congrès américain, l’ONU et même Amnistie inter­nationale, entre autres, avaient condamné cette barbarie qui avait suscité un vent d’indignation. La publicité autour de cette affaire avait pavé la voie à un vote majoritaire (mais de fort peu) au Congrès permettant de déclencher la guerre contre l’Irak. Cette histoire, inventée de toutes pièces, était le cœur de la stratégie de la compagnie de relations publiques Hill & Knowlton. Une soi-disant réfugiée koweïtienne réclamant l’anonymat était le seul témoin des faits et elle avait comparu avec force émotions lors des audiences du Congrès américain; c’était la fille de l’ambassadeur koweïtien qui s’exécutait avec talent devant des congressistes bouleversés.

Les gouvernements, même démocratiques, cherchent à façonner autant que faire se peut leur image publique et celle de leur héritage politique. En temps de guerre, cette tendance prend des proportions inquiétantes. Un rapport de l’organisme Reporters sans frontières rendu public un mois après les attentats du 11 septembre faisait état des nombreux obstacles à la production d’informations indépendantes et critiques; on licencie des journalistes pour avoir critiqué le président américain, on note une surveillance accrue du Web, l’administration américaine intervient auprès des médias pour faire taire la voix de ben Laden – pourtant d’intérêt public – , CNN demande à ses journalistes de ne pas trop faire état des victimes civiles, etc.

Lors de la rédaction de cet article, une deuxième réunion venait d’avoir lieu entre l’administration américaine et les producteurs de cinéma. Les réflexions se poursui­vaient quant à l’opportunité pour Hollywood de contribuer à l’effort de guerre. Si le recours au cinéma nécessite une certaine planification, il n’en va pas de même pour les quo­tidiens, la télévision et la radio. Dans ces médias, les messages gouvernementaux s’insèrent naturellement dans une routine organisée, celle de la cueillette d’informations dans des lieux jugés pertinents et auprès de sources estimées crédibles. Dans les médias traditionnels, c’est surtout l’expertise des sources, leur légitimité et leur représentativité qui déterminent la valeur de la nouvelle (en plus de son caractère sensationnel). Or les gouvernements sont des sources crédibles par excellence. En temps de guerre, ils constituent les principaux « définisseurs primaires » dictant le sens premier à donner aux événements.

Trois problèmes majeurs se posent aux journalistes en temps de guerre. D’abord, la vérification de l’information est au mieux périlleuse, au pire inexistante. Les journalistes sont condamnés à reproduire les messages officiels et les rumeurs qui émanent des ministères de la Défense, des agences de services secrets, etc. Les messages des gouvernements alliés ne font l’objet d’aucune vérification et à la moindre remise en cause, les journalistes sont rabroués. Personne ne peut attester des opérations militaires – même a posteriori – bien qu’elles constituent au plus fort des combats l’essentiel des nouvelles (et non l’essence de l’information). Les journalistes relaient les interprétations militaires et politiques de leur gouvernement et des instances politiques diverses, comme l’ONU. Seule l’expertise extérieure aux officines gouvernementales peut faire contrepoids aux informations officielles, mais le sens critique des analystes ainsi que leur degré d’assentiment au pouvoir ne sont pas toujours très clairs. Pour l’opération Liberté immuable, les journalistes relaient aussi les informations provenant de médias situés en pays musulmans (comme la chaîne Al-Jazira du Qatar), en précisant toutefois que les événements ne peuvent être vérifiés.

L’information périlleuse qu’on veut confirmer sur le terrain a aussi une valeur relative. Mis à part les grands mouvements de troupes et la prise de certaines villes, les journalistes sont condamnés à faire du « journalisme de trottoir », c’est-à-dire à produire des nouvelles sans ressources d’archives et sans experts. Ils discutent avec les individus rencontrés ça et là… Quelquefois des représentants de groupes sont interviewés sans que leur représentativité, leur position idéologique et leur passé ne soient connus.

Cela mène au deuxième problème majeur auquel sont confrontés les journalistes : l’interprétation à donner aux faits s’insère dans les schémas intellectuels des journalistes et colle à leurs stéréotypes ou à ceux de leur société. Sauf pour de rares journalistes possédant un bagage intellectuel approprié et des ressources adéquates, la majorité rapporte et interprète les faits d’une manière étrangère à la culture ou l’histoire de la société dans laquelle se déroulent les événements. Voir une manifestation est une chose, en saisir les sources politiques et culturelles et les conséquences en est une autre. La distance iné­vitable entre soi et l’Autre produit une humanité à géo­métrie variable. Les victimes civiles sont transformées en « dommages collatéraux »; leurs visages sont moins émouvants que ceux des rescapés du World Trade Center et leurs souffrances sont minimisées pour ne pas ébranler le soutien des opinions publiques occidentales ou donner des munitions aux pacifistes.

Troisièmement, une des missions des journalistes est de rendre le monde intelligible. Or il arrive souvent que la guerre soit inintelligible, qu’on ait besoin de temps et de recul pour y voir clair. Mais pour les journalistes couvrant la guerre, impossible de dire : « Je ne sais pas ». La complexité du jeu politique en contexte culturel différent, l’action diplomatique secrète des gouvernements alliés, la confusion inévitable sur le terrain peuvent rarement être présentés comme tels. Certains fabri­quent donc une intelligibilité pour satisfaire leurs patrons de presse et leur public. Seul le recul permet de comprendre à quel point on ne comprend rien… Rappelons-nous les « frappes chirurgicales » des Pa­triots de la Guerre du Golfe qui ont – a-t-il été dit par la suite – généralement raté leur cible…

Liberté immuable est-elle compatible avec la liberté de la presse? Certes non! Le reconnaître serait un geste de réalisme et d’humilité de la part des journalistes. 

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend