Relations Été 2022 / L'art dans la cité

McLuhan : un message multiforme
L’auteure est doctorante en études et pratiques des arts à l’Université du Québec à Montréal
L’exposition Feedback #6, Marshall McLuhan et les arts[1] fait découvrir un corpus d’œuvres en dialogue avec la pensée de McLuhan, théoricien canadien des communications et des médias trop souvent réduit à ses formules-chocs, dont « le médium, c’est le message ». Cet énoncé, développé dans Understanding Media : The Extensions of Man (1964) a intégré la culture pop pour son élan frondeur mais aussi visionnaire : il a mis en lumière tout le rapport de l’appareil perceptif humain aux médias de masse et à l’interface matérielle des technologies, de l’imprimerie jusqu’à la télévision, annonçant en quelque sorte notre ère numérique. Chez McLuhan, le médium est conceptualisé comme une extension du corps (la radio prolongeant l’ouïe et le livre, la vue, par exemple) ; mais s’agissant du médium électronique, il y verra dès 1967 une force enveloppante qui agit sur tout le système nerveux, le sensorium humain[2]. C’est probablement l’ancrage théorique de McLuhan le plus évocateur aujourd’hui : comment un médium, un système de boucles de rétroactions (feedback) fait de données rapides et complexes, transforme-t-il notre expérience du monde jusqu’à créer un nouvel environnement humain ?
L’exposition Feedback, qui en est à sa sixième itération, après s’être tenue aux Pays-Bas, en Allemagne, aux États-Unis et en Ontario, nous invite à observer le travail artistique à partir de cette question. Elle propose un parcours à travers les installations de 13 artistes, canadiens et internationaux, où nous sommes accompagnés par un audioguide transformé en œuvre intitulée Exhibition Audioguide (Part 2) par l’artiste Julia E. Dyck, qui emprunte le mode descriptif pour nous inviter à éveiller nos sens. À l’entrée de la galerie, l’œuvre au sol de Iain Baxter&, intitulée Landscapes, montre des paysages peints sur écrans cathodiques, proposant une réflexion sur l’usage des technologies devenues obsolètes. Au centre, l’installation vertigineuse intitulée Hydro, des artistes autochtones Ludovic Boney et Caroline Monnet, questionne la provenance de la lumière électrique (que McLuhan appelait de l’« information pure ») dont la production se base sur l’expropriation coloniale des terres. Sur un écran, la vidéo War at a Distance du cinéaste Harun Farocki, créée à partir d’images réelles et d’images composites de la première guerre du Golfe, interroge le rapport œil/machine. Plus loin, Fluid Memory, une sculpture sonore cinétique d’Ioana Vreme Moser, est composée de fins canaux de verre et d’un filet d’eau circulant en continu, faisant ainsi écho à la structure des flux du système informatique et du métabolisme humain. Dans la deuxième salle, une installation circulaire de téléviseurs diffuse des entrevues, sous-titrées en français, qui permettent d’apprécier le dispositif communicationnel performatif par lequel McLuhan livrait son message, c’est-à-dire en interrogeant l’effet du média tout en s’exprimant à travers celui-ci. En prenant le temps de visionner ces archives, le visiteur peut plus facilement percevoir la mise en conversation entre certaines idées de McLuhan et les œuvres présentées dans l’exposition.
Des vitrines qui présentent divers documents d’archives et publications, préparées par le commissaire Baruch Gottlieb, permettent également de rendre compte de l’originalité de la démarche intellectuelle de McLuhan, le penseur, mais aussi le non-conformiste. Ces archives permettent également d’apprécier sa conception du rôle des artistes dans la société, qui agissent pour lui comme des radars ayant le pouvoir de soumettre à notre regard les transformations souterraines et imperceptibles de la société, nous poussant à la prise de conscience.
C’est d’ailleurs un peu ce que fait l’installation FREE TEXT, de Stephanie Syjuco, qui imite un babillard d’annonces où il est possible de détacher de petits papiers où sont inscrites les adresses URL de livres à télécharger. La sélection est composée d’ouvrages de théorie critique qui permettent d’éclairer notre époque, tout en pointant, d’une certaine façon, les angles morts de McLuhan en lien avec différents points de vue, notamment féministes.
Dans l’ensemble, les œuvres de Feedback #6 offrent un portrait interdisciplinaire nous invitant à explorer des pistes diversifiées et interconnectées. Pour qui veut prolonger la réflexion, un programme public d’ateliers et d’activités propose d’enrichir l’exposition.
[1] Jusqu’au 14 août 2022 à la Fonderie Darling à Montréal.
[2] Voir Oumar Kane, « Marshall McLuhan et la théorie médiatique : genèse, pertinence et limites d’une contribution contestée », tic&société, vol. 10, n° 1, 2016.



