Relations mai-juin 2016

La puissance de la création

Philippe Hurteau

Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations – Lesley J. Wood

Le titre de ce livre renvoie au contexte historique qui est à son origine. Celui-ci débute en effet par la description d’une expérience militante vécue par l’auteure, professeure de sociologie à l’Université York de Toronto : la répression des manifestations contre le G20 à Toronto en 2010. Le ton est donné. D’un côté, il sera question de la recrudescence des activités militantes ayant comme trait commun une culture organisationnelle de non-collaboration avec les « forces de l’ordre » et, de l’autre, des corps policiers qui intègrent toujours davantage d’armes « sublétales » (non létales) à leur arsenal (gaz lacrymogène, poivre de Cayenne, pistolets Taser, etc.) pour « gérer » des foules qu’ils considèrent comme hostiles.
 
Pourtant, l’intérêt du livre n’est pas de nous faire le récit de l’animosité grandissante qui caractérise les relations entre manifestants et policiers. La thèse centrale est la recomposition de la répression policière face aux mouvements contestataires, devant la montée des inégalités, de l’austérité, des désastres environnementaux, etc. L’auteure décrit et analyse comment, à l’ère de la globalisation néolibérale, la police revoit ses stratégies de gestion des manifestations ; comment la militarisation de ses stratégies devient la norme ; et comment, finalement, cette militarisation révèle la position « morale » adoptée par la police dans ses choix stratégiques, lorsqu’elle choisit de réprimer ou d’encadrer, par exemple, et lorsqu’elle distingue entre « bons » et « mauvais » manifestants.
 
À l’aide de documents et de témoignages issus de l’intérieur du monde policier, ce livre nous donne certaines clés pour comprendre comment la police elle-même est travaillée de l’intérieur par le néolibéralisme et comment les réformes effectuées dans ses modes d’organisation en viennent à influencer ses stratégies de gestion des manifestations.
 
Ce que Wood réussit à faire, c’est nous montrer le chemin qu’a suivi, dans le domaine policier, l’avancée de la rationalité managériale propre au néolibéralisme. Celle-ci se manifeste, entre autres, par l’aseptisation de pratiques répressives critiquables et critiquées sous prétexte que ces dernières sont associées aux « meilleures pratiques ». Ainsi, ces « meilleures pratiques » en viennent à normaliser des tactiques offensives à l’endroit de manifestants qui sont décrits et perçus par les policiers comme des menaces qu’il faut neutraliser ; il devient donc normal d’adopter à leur endroit des stratégies qui, dans un autre contexte, seraient considérées comme abusives.
 
Qu’il s’agisse de la normalisation du recours aux armes sublétales, des arrestations de masse ou encore de l’infiltration d’agents au sein de groupes militants, le constat de l’auteure est le même : l’action policière des dernières années, en Amérique du Nord, vise toujours, d’une part, à réduire les possibilités concrètes de manifester son opposition radicale à l’ordre établi et, d’autre part, à criminaliser ceux et celles qui s’y risquent.
 
Le texte, bien que clair et précis, a le défaut de l’écriture académique. Le souci de précision des expressions mène parfois à certaines redites et la volonté d’exposer la démarche de recherche gâche un peu le plaisir de la lecture. Par ailleurs, il aurait été pertinent, au début du livre, de mieux démontrer le lien entre les réformes organisationnelles en cours dans l’appareil policier et celles, plus larges, qui ont lieu au sein de l’État et des services publics. La pertinence du propos n’en aurait été que plus forte.
 
Ces quelques critiques n’enlèvent rien à l’importance de ce livre qui contribue à nous donner une meilleure compréhension des mutations de l’action policière des dernières années. 

Lesley J. Wood
Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations
Montréal, Lux, 2015, 320 p.

La puissance de la création



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Share via
Send this to a friend