Relations mai-juin 2018

Jean-Philippe Warren

Mai 68 au Québec : une contestation étudiante originale

L’auteur est professeur de sociologie à l’Université Concordia

 

Pour quiconque se penche sur les révoltes étudiantes qui ont ébranlé l’ensemble des pays industrialisés à la fin des années 1960, un fait surprend : il semble que le Québec soit le seul endroit où la mémoire des contestations étudiantes soit généralement heureuse. Recyclée dans la rhétorique de la Révolution tranquille, cette mémoire s’est insérée directement dans le mythe de « l’entrée dans la modernité » de la société québécoise, jusqu’à en constituer un épisode fondateur[1]. Ce constat serait impensable en France, où Mai 68 a toujours servi à la fois de point de ralliement et de repoussoir. Comment expliquer ces différences ?

On peut commencer par noter que les conséquences immédiates de la révolte étudiante sont fortement contrastées selon les pays et régions. En France, les révoltes de 1968 furent suivies par le règne de Georges Pompidou ; aux États-Unis, par celui de Richard Nixon. Il est vrai qu’au Québec, le Parti québécois ne fit pas mieux que 23 % à l’élection d’avril 1970, mais ce score peu élevé n’eut rien pour décourager les militants qui y virent les signes précurseurs du triomphe imminent de leurs aspirations ; un sentiment bien capté par la déclaration de René Lévesque : « C’est une défaite qui a l’air d’une victoire ! » Six ans plus tard, le Parti québécois était au pouvoir.

Plus profondément, il faut souligner que, contrairement à ce qui s’est passé ailleurs, il existait au Québec des passerelles manifestes entre les regroupements étudiants et les élites politiques. Pour s’en tenir à d’anciens membres de l’Union générale des étudiants québécois (UGEQ), on peut citer les noms de Bernard Landry, Pierre Marois, Claude Charron, Pierre-Marc Johnson, Jacques Girard, Pierre Le François, Robert Tessier, Louise Harel et Denis de Belleval, qui furent tous ministres ou leaders influents du premier gouvernement du Parti québécois.

Ce compagnonnage s’explique par le fait qu’au Québec, la révolte étudiante de 1968 s’inscrivait dans le sillon de la Révolution tranquille et prolongeait donc, contrairement à la situation de blocage en France ou de repli conservateur aux États-Unis, une période de profonds bouleversements sociaux, culturels et politiques. Les jeunes Québécois qui revendiquaient tapageusement des changements à la fin des années 1960 avaient l’impression de se situer en continuité plus ou moins directe avec une décennie de réformes. Lorsqu’ils occupèrent les locaux des établissements scolaires, en octobre 1968, ils reprirent spontanément le slogan « maîtres chez nous » qui avait été celui du Parti libéral lors de l’élection de 1962.

Pour donner une idée des contextes différents dans lesquels se déroulaient les contestations étudiantes, il suffit de rappeler, d’ailleurs assez ironiquement, que le général de Gaulle avait été porté aux nues, au Québec, après avoir déclaré, du haut du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, en juillet 1967, son célèbre « Vive le Québec libre ! ». En France, au contraire, la contestation de la figure autoritaire et paternaliste du général servait de dénominateur commun aux mouvements de contestation. Aux États-Unis, l’opposition à la guerre du Vietnam unissait la frange la plus radicale de la jeunesse dans une même détestation de l’establishment militaire, politique et industriel.

Pendant qu’une confrontation brutale mettait face à face les leaders étudiants et les élites traditionnelles en France et aux États-Unis, les « sixties » britanniques se déroulaient dans une certaine apathie. Des personnalités comme John Lennon et Pete Townshend s’intéressaient peu aux questions politiques et les campus anglais ne furent guère ébranlés par le vent de changement qui soufflait sur l’Occident. De manière révélatrice, la chanson Street Fighting Man des Rolling Stones, au titre pourtant en apparence revendicateur, affirme : « Eh bien, que peut faire un jeune homme, à part chanter dans un groupe de rock ‘n’ roll ? La ville de Londres est endormie et il n’y a pas de place pour celui qui veut combattre dans la rue. »

Contrairement aux pouvoirs français ou américain, qui se raidissaient, et au pouvoir britannique, qui semblait indifférent, le pouvoir politique québécois donnait l’impression de s’ouvrir aux revendications des jeunes. À l’été 1968, la campagne de Pierre Elliott Trudeau pour une « société juste » enflammait les passions et, sur la scène provinciale, les espoirs de construire une société alternative ne paraissaient pas illusoires. La chanson fétiche du Parti québécois en 1970 n’était-elle pas C’est le début d’un temps nouveau, avec ses paroles pleines d’optimisme telles « la terre est à l’année zéro » ?

C’est ainsi que, bien loin du sentiment d’échec qui prévaut aujourd’hui en France ou du sentiment d’inachèvement qui domine aux États-Unis, les années 1968 peuvent incarner dans l’imaginaire québécois une période de contestation heureuse. Ce n’est qu’un début, semblent nous souffler à l’oreille ces « années de braise » ; continuons le combat !

 

[1] Madeleine Gauthier, « Le mouvement étudiant des années 1960 comme aspect du mythe de la Révolution tranquille au Québec ? », dans Raymond Hudon et Bernard Fournier (dir.), Jeunesses et politique, t. II : Mouvements et engagements depuis les années trente, Québec, PUL, 1994.

Mémoire des luttes au Québec – pour continuer le combat

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