Relations mai 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Jean-Claude Ravet

Madeleine Parent, salut!

Pour nous tenir debout dans la tourmente de la vie, nous avons besoin des autres. Les uns des autres. La solidarité et le partage sont au fondement de toute communauté humaine, à plus forte raison de toute résistance, de tout combat collectif. Cependant, certaines personnes plus que d’autres sont parmi nous comme des piliers sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour tenir bon ou reprendre notre souffle. Elles le deviennent par leur capacité à puiser en elles des forces, une vitalité qui rejaillissent sur les autres et esquissent un chemin d’humanité.

Dans un texte magnifique où il décrit le tragique de notre époque, et l’air de démission qui l’étouffe, Bernard Émond nous rappelait cette exigence de nous former les uns les autres (« Vitupérer l’époque », Relations, mars 2011). Pour cela, il avançait l’idée inopinée que notre génération avait plus que jamais besoin de saints qui, par leur exemple, « maintiennent en vie ce qu’il y a de meilleur dans la condition humaine » et nous rappellent « ce dont les êtres humains peuvent être capables lorsqu’ils s’engagent entièrement ». Parmi ces saints – pris au sens laïc – qui pourraient inspirer notre époque, comment ne pas penser à Madeleine Parent qui vient de nous quitter?

Cette femme, d’apparence si frêle, si inoffensive, n’avait rien d’une héroïne, d’une superstar, mais tout d’une femme qui par son engagement, ses prises de parole et ses partis pris dégageait une manière d’être inspirante pour faire les choix qui nous incombent, pour habiter humainement le monde et vivre dans une société juste : se tenir debout, exister dignement. Et en cette période pascale où les chrétiens célèbrent la résurrection de Jésus – celui qui a passé sa vie à redonner courage, dignité et joie à son peuple souffrant et à lui apprendre à ne pas considérer les injustices comme une volonté de Dieu –, il convient de rappeler que le mot grec qui a donné « ressusciter » dans les évangiles veut dire « se tenir debout ».

Devant les maîtres et contremaîtres de l’Église, des entreprises, de l’État ou de la société, Madeleine Parent a mis tout son poids d’humanité dans la balance de la justice. Pionnière dans le combat syndical, aux premières lignes sur le front des luttes féministes et solidaire de bien des mobilisations sociales, elle s’est tenue debout aux côtés des ouvriers et ouvrières, des petites gens et des exclus, écrasés sous le poids des institutions et des industries insensibles à leurs conditions de vie et à leurs cris.

Dans une entrevue réalisée par Normand Breault (Relations, avril 1998), Madeleine Parent relate un événement marquant de son enfance qui est certainement à l’origine de sa soif insatiable de justice. L’été, ses parents habitaient une maison à la campagne, où « des pauvres, dépossédés de leur terre, louaient leur maison aux villégiateurs pour se faire quelques dollars pendant qu’ils passaient l’été entassés misérablement dans une cabane ». La petite Madeleine s’est liée d’amitié avec des enfants de ces familles, « des enfants comme moi », dit-elle. « La différence entre eux et moi était qu’ils n’auraient que peu de chances dans la vie et seraient probablement toujours pauvres, comme l’étaient leurs parents. » Tout au long de sa vie, elle aura voulu lutter contre ce destin.

Certes, dans notre époque marchande, il est facile de vivre couché plutôt que debout, de plier l’échine et de ramper devant le destin. Les haut-parleurs médiatiques de l’élite économique – qui aimerait que le monde tourne docilement autour d’elle et de ses désirs sans fin – ne cessent de chanter les vertus de l’à-plat-ventrisme. Tout le monde en parle d’un air sympathique. D’autres, par contre, y seront brutalement contraints par leurs patrons, des lois ou la misère, pour survivre. Ceux-là, généralement, on ne les voit pas ou on ne veut pas les voir.

Mais pour qui cherche à vivre éveillé, se tenir debout est la posture heureuse – Madeleine Parent nous le rappelle, comme les dizaines de milliers de jeunes qui contestent la hausse des frais de scolarité. Une posture exigeante aussi. C’est pourquoi nous avons besoin les uns des autres et, particulièrement de ceux et celles qui se sont tenus droits comme des phares au milieu de la tempête, pour nous aider à garder le cap même dans le tumulte ou dans le vacillement. Souhaitons que la génération montante apprenne à connaître cette belle figure québécoise qui a marqué notre histoire. Ce serait une heureuse rencontre, pleine de promesses.

Illustration : Christian Tiffet, La persévérance, 2012

Notre démocratie : fiction ou réalité?

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend