Relations août 2012

La mémoire vivante

2 août 2012 Normand Breault

Madeleine Parent, inspiratrice de nos luttes

L’auteur est collaborateur de Relations

Faire mémoire des luttes sociales et populaires est essentiel pour construire une société plus juste. Dans le contexte du décès récent de Madeleine Parent, c’est à travers elle que nous portons cette préoccupation en lui rendant hommage.

« Alors que souvent les médias attribuent au Refus global le déclenchement de la Révolution tranquille, une autre grande femme de notre histoire, la peintre Marcelle Ferron – elle-même signataire du célèbre document – dira : “La plus grande figure de l’époque, celle qui a le plus fait pour changer le Québec, n’est pas parmi les signataires du Refus global, c’est la syndicaliste Madeleine Parent qui menait à l’époque les grèves dans le textile”. »
 
Élaine Audet, au sujet du documentaire de Sophie Bissonnette Madeleine Parent, tisserande de solidarité, <sisyphe.org>

 
Dans le remarquable documentaire que Sophie Bissonnette lui a consacré, Madeleine Parent parle de ce « grand bonheur de voir les gens prendre conscience de leurs droits, et s’il le faut, se battre pour ces droits-là ». Celle qui a œuvré pour le droit d’accès universel à l’éducation dans les années 1930 aurait beaucoup aimé voir jusqu’au bout la fière lutte menée par les étudiants du Québec et tous leurs alliés. Nul doute qu’elle aurait vu en eux et en elles des héritiers, des porteurs actifs d’une mémoire collective – celle des luttes syndicales, populaires et féministes auxquelles elle a contribué de manière exceptionnelle.
 
Une de ses amies, Monique Simard, qualifiait Madeleine Parent de « combative, engagée, non opportuniste, déterminée, stratège, têtue, lucide, courageuse… et avant-gardiste »[1]. Ces qualités attribuées à la syndicaliste la caractérisaient aussi dans les multiples autres luttes qu’elle a livrées au bénéfice, entre autres, des personnes immigrantes et des Autochtones, les femmes en particulier. C’est bien ce que met en lumière une autre amie, l’historienne Andrée Lévesque, qui énumère « les trois grandes sphères où Madeleine a laissé son empreinte : le mouvement syndical, le féminisme, le soutien aux femmes autochtones et des communautés culturelles » (id., p. 10).
 
Issue d’un milieu petit-bourgeois, elle a très tôt attrapé la piqûre de l’engagement social. À l’école, elle remarque qu’il existe une hiérarchie parmi les religieuses. Durant les vacances d’été, à l’extérieur de Montréal, elle côtoie des filles de familles pauvres obligées de s’entasser dans de petites cabanes pour que leurs parents obtiennent des sous en louant leur maison et puissent ainsi arrondir les fins de mois. C’est pendant ses années d’étude et ses premières armes de militance à l’Université McGill qu’elle prend un bon jour une décision à la fois courageuse et cohérente : « J’ai compris, raconte-t-elle, que, pour [me] consacrer [au syndicalisme], il faudrait que je me détache de mes anciennes compagnes de couvent. Je n’allais plus vivre au même niveau économique et social à l’avenir » (Relations, no 639, avril 1998).
 
La syndicaliste
Son engagement syndical, Madeleine Parent l’a commencé durant la chasse aux communistes qui a marqué les années 1940 et 1950 au Québec. À cette époque, toute action promouvant les intérêts de la classe ouvrière était très vite suspectée de communisme et vivement combattue, tant par la hiérarchie de l’Église catholique opposée à cette idéologie athée que par le premier ministre Maurice Duplessis qui avait fait « de l’anticommunisme son cheval de bataille et du communisme l’épouvantail du peuple » (Andrée Lévesque (dir.), op. cit., p. 15). Animatrice et complice des groupes de femmes ouvrières dans le textile, elle a participé aux importantes grèves de la Dominion Textile à Montréal et à Valleyfield, ce qui lui a valu arrestations, procès ainsi que trois séjours en prison.
 
En 1952, entravés dans leur engagement aux côtés des ouvriers en quête de conditions de travail décentes, Madeleine Parent et son compagnon, Kent Rowley, s’en vont en Ontario mettre leur dynamisme et leur compétence au service des travailleurs. Avec leur acharnement coutumier, non seulement réussissent-ils à syndiquer bon nombre d’entre eux, mais ils contribuent aussi à « canadianiser » leurs syndicats en les libérant de la domination des grandes centrales étatsuniennes. Il est intéressant de noter que cette « vague nationaliste canadienne » des années 1960 est contemporaine du début de la Révolution tranquille où le « Maître chez nous » de Jean Lesage devient un mot d’ordre au Québec, pas seulement dans le domaine syndical.
 
Dans un article du Globe & Mail du 16 mars 2001, Rick Salutin, auteur d’une biographie sur Kent Rowley, aborde la position de Madeleine Parent sur la question québécoise. Comment pouvait-elle être à la fois nationaliste canadienne et souverainiste québécoise? Il répond : « La clé se trouve à la base de tous ses engagements politiques : le respect. Un mot qui est le même en français et en anglais. Le respect, en particulier pour ce qu’elle appelle le droit humain fondamental de faire des choix qui affectent notre existence… Les Québécois ont le droit, si tel est leur désir, de quitter le Canada, et nous n’y verrons pas d’objection si nous considérons ce choix comme un droit fondamental. »
 
Le retour au Québec
Engagée depuis déjà longtemps dans les luttes en faveur des femmes et de la reconnaissance de leurs droits, en particulier dans le Comité canadien d’action sur le statut de la femme, Madeleine Parent, revenue au Québec en 1982, entreprend une « retraite » fort active. Elle consacre une bonne partie de ses énergies au service des femmes autochtones du Québec. Michèle Rouleau, présidente des Femmes autochtones du Québec en 1987, en témoigne : « par sa ténacité et ses convictions, elle nous encourageait à continuer nos démarches. Elle nous apportait son soutien et son aide par ses judicieux conseils et ses nombreux contacts partout au Canada » (id. p. 115).
 
Plus largement, c’est dans le cadre de la Fédération des femmes du Québec que Madeleine contribuera grandement à l’avancée du statut des femmes, notamment les immigrantes et les travailleuses étrangères à statut précaire, comme les aides familiales. De la marche Du pain et des roses, de 1995, à la Marche contre la pauvreté et la violence faite aux femmes, en 2000, elle participe à différents projets, « signe des pétitions, s’adresse aux médias, et n’admet pas l’abdication de l’État devant ses responsabilités sociales » (id., p. 19).
 
Durant cette même période, elle a joué un rôle extrêmement important, bien que toujours discret, selon sa manière d’être et d’agir, au sein de Solidarité populaire Québec – cette improbable coalition arc-en-ciel regroupant la majorité des groupes populaires et des syndicats de l’époque. Elle y a œuvré au maintien et au renforcement de cette alliance, une collaboration loin d’être toujours évidente entre les « puissants » syndicats et les groupes populaires. Il fallait voir cette petite dame monter à la tribune où, dans une langue belle et calme, elle faisait ressortir les objectifs communs essentiels à atteindre et s’adressait aux uns et aux autres en les obligeant à dépasser leurs intérêts immédiats pour faire avancer ensemble des causes bénéficiant à tous. Cette icône de l’engagement social dont se réclamaient autant les syndicats que les groupes populaires fortifiait l’unité et calmait les sujets de discorde et les tensions qui s’ensuivaient.
 
Dans une entrevue qu’elle donnait à Relations en avril 1998, Madeleine Parent a bien cristallisé les différents aspects de cette délicate situation : « D’une part, certaines personnes dans les groupes communautaires ont peu de sympathie pour les syndiqués qui combattent les coupes de salaires et d’autres acquis. D’autre part, certaines personnes syndiquées voudraient croire que des gens sont pauvres par leur propre faute et qu’ils n’auraient qu’à faire plus d’efforts pour sortir de la misère. Dans les deux cas, ces gens ont tort et nuisent aux solidarités qu’il faut bâtir si nous voulons changer les choses. L’appauvrissement des syndiqués n’enrichira pas les moins fortunés. Au contraire, cela créera encore plus de pauvres. Par ailleurs, si les infortunés avaient de meilleurs services de santé et de bien-être social, des logements salubres, ils auraient une meilleure santé et seraient mieux équipés pour se trouver du travail. »
 
Le décès de Madeleine Parent, en mars dernier, a été l’occasion pour de nombreuses personnes qui l’ont côtoyée ou qui ont grandement bénéficié des retombées de son engagement d’exprimer leur reconnaissance et leur admiration. Elle demeurera un modèle et une inspiration pour toutes celles et ceux qui ont le goût d’une vie fraternelle, plus juste, où la solidarité vient en aide à la dignité humaine.


[1] Andrée Lévesque (dir.), Madeleine Parent. Militante, Les Éditions du remue-ménage, 2003, p. 123.



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