Relations Été 2021
Madame X
L’auteure est romancière, éditrice et anthropologue
J’ai toujours voulu courir avant de marcher. Apprenant le français à 13 ans, je me plaisais à construire des phrases très complexes, convaincue de faire bon usage de la dernière règle de grammaire ou de conjugaison que la prof nous avait enseignée en classe. J’aimais laisser mon imagination errer, inventer des situations et des dialogues arabesques. Résultat : je ne dépassais jamais la note de passage en écriture. Alors que j’obtenais tous mes points pour la création qui, heureusement, valait pour 60 %, je perdais le reste en fautes d’orthographe et en erreurs de syntaxe. Je n’arrivais pas à traduire mes idées compliquées dans cette langue obstinée qui m’empêchait de m’élancer.
Un jour, la prof m’a dit :
– Yara, tu fais beaucoup d’efforts. C’est bien dommage, toutes ces mauvaises notes pour une question de grammaire ou de conjugaison. Pour le prochain texte, je te demande d’écrire des phrases simples (sujet–verbe–complément d’objet direct), pas plus qu’une virgule par phrase, et d’utiliser le temps présent. Garde le dictionnaire à côté de toi et sers-toi de ton Bescherelle.
J’étais tellement motivée… Cette prof pour qui je croyais être invisible reconnaissait dans ce cafouillis de phrases la fille qui adore écrire et laisser courir son imagination. Alors j’ai suivi ses consignes. Je me vois encore, par terre, à la petite table à café du salon, les jambes croisées, le dictionnaire ouvert, le crayon à la main gauche, penchée sur mon cahier d’écriture. J’ai écrit des phrases courtes, en évitant d’inverser l’ordre cardinal du sujet-verbe-objet. J’ai résisté à la tentation de me servir du subjonctif qui m’impressionnait tant, et qui m’impressionne encore à ce jour. J’ai vérifié chaque mot, verbe, adjectif, adverbe. Chaque article, chaque préposition. C’était difficile, mais j’avais une mission. Jamais je n’avais mis autant de cœur dans un texte.
Deux semaines plus tard, la prof m’appelle à son bureau. Elle a mon texte dans les mains. Et sur la page brille un grand 85 % en rouge. Quel instant de bonheur ! J’ai trouvé la clé de l’univers, me dis-je. J’attends les félicitations de la prof. J’attends les bravos. Je reçois plutôt une question :
– Yara, est-ce que c’est toi qui as écrit ce texte ?
– Mais oui, Madame.
– Qui chez toi maîtrise le français ? Tes parents ? As-tu une grande sœur ? Une voisine ?
– Personne. Mon frère est encore dans la classe d’accueil. La voisine est arabe aussi.
– Ne me mens pas, Yara. Ce texte est trop bon pour ton niveau.
– Mais… j’ai fait ce que vous m’avez demandé de faire.
– La seule raison pour laquelle je ne t’ai pas donné zéro, c’est parce que je ne peux pas prouver que tu as plagié. Mais sache que je le sais.
Et elle me lance le texte d’un geste brusque. Le 85 % perd son éclat. Ce qui devait être ma fierté restera pour toujours une blessure.
J’ai compris ce jour-là que la prof ne voyait en moi qu’une petite immigrante qui patauge en français et qui ne dépassera jamais sa condition. À ses yeux, cette immigrante ne pouvait maîtriser le français, ne pouvait même pas y aspirer. Elle pensait me faire la charité en me conseillant de me servir du dictionnaire. Ce n’était pas de la reconnaissance, mais de la condescendance camouflée en bienveillance. Elle ne voyait pas une jeune fille qui aimait tant écrire qu’elle prendrait ses conseils à cœur. Encore moins une jeune fille qui pourrait un jour rêver de vivre de son écriture. C’était plus facile pour Madame X d’imaginer une immigrante désespérée qui tricherait ou plagierait pour ne pas échouer qu’une fille ayant le potentiel d’une future écrivaine, traductrice et éditrice.
Aujourd’hui, devenue romancière, je repense à Madame X à qui je rêve encore de dédicacer un livre. Elle me vient à l’esprit chaque fois que j’entends les discours convenus voulant que l’immigration ne peut être qu’un problème à résoudre et une menace à la survie du français ; qu’on peut à la limite aider les immigrants, leur montrer de la tolérance ou de la bienveillance, mais qu’ils n’ont au fond rien à nous apprendre ni à nous transmettre, surtout pas dans notre propre langue. Et que faire de leur trilinguisme embêtant ? Pourquoi donc ne pas se contenter d’être unilingue ? Quelle est cette histoire de vouloir tout faire et tout dire dans toutes les langues ?
Et je pense à toutes les filles immigrantes ou de deuxième génération que trop de conseillers pédagogiques au secondaire 5 poussent vers des programmes techniques qui mènent rapidement sur le marché du travail (mieux vaut des petites immigrantes productives et utiles), car on ne peut envisager qu’il y ait parmi elles des futures intellectuelles, artistes, professeures qui réimagineraient la langue, la société, transmettraient le savoir et l’histoire, proposeraient un autre avenir.
Tant de rêves sont tués ainsi, par manque d’imagination et le refus de reconnaître le potentiel des jeunes racisés que l’on veut emprisonner dans la condition et le rôle que la société leur a assigné.
Et malgré tout, tant de rêves survivent, par pure obstination.
C’est pour ceux et celles qui les portent que j’écris.


