Relations Été 2023 / Chronique littéraire

ma protégée
Gabrielle Filteau-Chiba s’investit corps et lettres dans la protection du territoire : avec l’argent tiré de la vente de ses trois romans et de son recueil de poésie, La forêt barbelée (Éditions XYZ, 2022), elle protège une forêt ancienne en montagne dans les Laurentides, à l’orée de laquelle de vieilles structures à demi effondrées voilaient l’horizon des possibles. Avec les siens, de corvée en corvée, elle évacue les restes oubliés, plante des espèces indigènes et immortalise sa quête de réparation. Voici le dernier volet de sa chronique en vers libres sur son chantier et ses découvertes en Nature au fil des saisons..
« La beauté sauvera le monde. »
– Fiodor Dostoïevski
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belle escarpée
la maison en ruines n’est plus
il ne reste de l’écurie
qu’un fer chanceux
sa trace orange sur le sable blond
je le fais tourner
un conte entre les mains
rabats ma capuche
quand la pluie ravine
on sent on suit
le sentier nu
la terre rouillée
jusqu’à lire
là où les trilles
lichens fougères
ne jaillissent plus
les quêtes les misères
originelles
un homme et sa jument
remontant chaque jour
jusqu’à plus faim plus soif
ces sillons fuyants
la voie la plus douce
vers le plateau des souches
léchées d’orages
brûlées de foudre
ce sentier perdu
je le devine
à l’écho des sabots
me faufile
animale
le long des parois verticales
les doigts enroulés
à la crinière
du sommet vierge
jusqu’aux hauteurs hérissées
de toundra alpine
où les baies rougeoient déjà
dans mon panier
en proie aux trombes
un pan de lin abrille
chanterelles
trouvailles de randonnée
sur un lit bicolore
bleuet-airelle
*
forêt
tu m’as tant tant donné
ton silence brodeur de rêves
entre toiles iridescentes
perlées
du bois chaud pour les os
la chute de mes reins
à charrier
à mériter
et combien d’éboulements
incrustés de pierreries
que je redessinerai
forgeant une marche à la fois
de grands escaliers
*

t’honorer
un autre de ces fantasmes
redonner à la faune
un versant tranquille
pour vieux saules
tourterelles tristes
siestes d’été
*
je suis la lampe sur le seuil
la table au couvert en trop
le lit de draps frais lavés
la pièce libre
territoire d’armistice
tisane au miel
l’amie qui de nature
encense l’espace
pour qu’on s’y réfugie
*
il me demeure le mystère
du sort à réserver
aux sapins jaillis dans les œillères
de l’allée des pneus maudits
si la chose la plus clémente à faire
serait d’abréger la souffrance
des jeunes malheureux
je ne peux me guérir
de leur langueur
taire la plainte
la torsion du sentier
le murmure circulaire
des baumiers
leurs voix étranglées
éraillant le silence
comme autant de ruisseaux
de peaux d’écailles
desséchées
il nous faudra
extirper ces jantes
laver à grande eau
soigner de vulnéraires
la plaie béante
*
couchée sous la tente
j’aiguise mes sens
guette le microcosme
dessous
autour
criquets et rainettes
se courtisent à cœur joie
une dinde sauvage
dézingue une à une
mes mangeoires de bois
très vite
les petites sylvestres s’activent
bajoues pleines
leurs joies poussives
s’étiolant dans la nuit
sous le froufrou d’ombres
rasant la terre
sans bruit
elles échappent aux hiboux
rejoignent mondes intimes
entrelacs de racines
enfin les rayons percent
la canopée noir émeraude
le point d’orgue des cigales
des grives solitaires
je sors la tête
pour te sourire
ma protégée
tout illuminée
pensant au prénom
symphonique
que je ne t’ai toujours pas trouvé
aucun n’a le caractère époustouflant
de tes falaises belles à mourir
se jalousant robes moirées
piquées de quartz blanc
je relirai bout à bout ces carnets de montagne
perchée quelque part entre les arbres
jusqu’à ce que s’invite
dans l’intriquement sauvage
un nom
d’une beauté insolite
à toute épreuve
Inspirations :
Nastassja Martin, Croire aux fauves, Paris, Éditions Verticales, 2019.
Hélène Frédérick, Forêt contraire, Paris, Éditions Verticales, 2014.



