Relations juin 2011

Les racines d'un Québec vert

2 juin 2011 Serge Mongeau

L’urgence d’un changement de société

L’auteur, écrivain, a dirigé l’ouvrage collectif Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance (Écosociété, 2007)

Centrer nos efforts sur l’environnement est loin d’être suffisant pour faire face à la crise systémique que nous traversons. Le consumérisme et le productivisme, ainsi que notre rapport à la nature et au monde, doivent être remis en question.

Personne ne peut nier que nous sommes confrontés à de graves problèmes environnementaux : la pollution de l’air et de l’eau, le réchauffement de la planète, la diminution des réserves d’eau potable, l’augmentation du niveau des mers, la disparition des espèces, l’épuisement des ressources… Tout cela est bien vrai et appelle à une action urgente qui ne peut se contenter de convertir le Québec « au vert ». Nous nous attaquerions alors au problème par le mauvais angle, nous préoccupant davantage des symptômes que des causes profondes.

Un mauvais diagnostic

Se donner comme objectif prioritaire « un Québec vert » amènerait à centrer nos efforts sur l’environnement. Il ne s’agirait alors que de trouver des moyens de minimiser nos impacts sur cet environnement qui devient de plus en plus fragile, car agressé par les effets des technologies – les gaz à effet de serre, le parc automobile, les déchets des diverses productions, l’utilisation de quantités croissantes d’eau à des fins commerciales et industrielles, etc. De meilleures technologies, ou un plus grand usage de certaines d’entre elles, nous permettraient de continuer à vivre de la même manière, sans remettre en question ni l’utilisation à outrance de l’auto, ni la surproduction, ni la surconsommation, ni les habitudes alimentaires, le tout étant fort coûteux pour l’environnement et la santé. En somme, continuer de combler le vide de notre société capitaliste par une insatiable consommation et une production déchaînée qui nous mènent à l’impasse. Un soi-disant « développement durable » permettrait de poursuivre cette fuite en avant, en perturbant un peu moins rapidement l’environnement que maintenant.

Or, nos problèmes d’environnement ne proviennent pas seulement des technologies, mais surtout de notre organisation sociale et économique. Une société qui valorise l’enrichissement personnel au mépris de l’entraide et de la solidarité ne peut que mener aux inégalités qui caractérisent notre monde et à leurs conséquences pour la majorité – des conditions de vie qui ne permettent même pas la survie de plus d’un milliard d’êtres humains, à qui certains environnementalistes osent même reprocher d’être trop nombreux et d’avoir trop d’enfants!

Cette richesse matérielle, tant valorisée par les médias, les élites sociales, économiques et politiques, alimente une consommation ostentatoire. Les maisons deviennent plus grandes, les autos plus luxueuses, les téléphones plus performants (bientôt ils pourront tout faire sauf nous permettre de parler à ceux qu’on aime!), etc. Et toute cette production et consommation requièrent de nouvelles matières premières et toujours plus d’énergie, engendrant des déchets dans l’air et dans l’eau – et dans nos dépotoirs qui débordent…

Les gouvernements nous rassurent : il n’y a pas lieu de s’inquiéter, car l’ingéniosité humaine est telle qu’on trouvera bien les technologies qui nous permettront de nous en sortir. Cet optimisme technologique est une forme de fuite en avant. Les apparentes solutions apportées créent de nouveaux problèmes, et souvent encore plus graves. Ainsi, par exemple, pour éviter d’utiliser de l’énergie fossile, on fait du biodiésel et de l’éthanol à partir d’à peu près toutes les plantes (les biocarburants). Ce faisant, on sacrifie des terres nécessaires à l’alimentation humaine et on crée une pénurie d’aliments qui engendre ou aggrave des situations de malnutrition, voire de famine un peu partout sur la planète. Il y a aussi le mirage du nucléaire, qui masque le problème de l’entreposage des déchets radioactifs et celui des accidents toujours possibles que l’actualité récente nous rappelle. Bien sûr, il y a l’hydroélectricité au Québec, puisqu’ici il nous reste encore quelques rivières à harnacher. Mais combien de milliers de kilomètres carrés de forêts – pourtant si précieuses pour se débarrasser du CO2 – devrons-nous encore immerger pour nous préparer à électrifier nos voitures « vertes » qui inonderont bientôt le marché?

Une erreur d’aiguillage

Nous avons pris, il y a quelque deux siècles, le chemin du « progrès ». Cela nous a certainement permis de mieux répondre à nos besoins. Mais nous avons continué à accueillir à bras ouverts tout ce que notre technologie pouvait nous offrir, sans nous interroger sur ses impacts, ni sur notre consommation. Et le progrès est devenu le « toujours plus ». Avec comme résultat que nous nous retrouvons dans une situation où il n’est plus possible de nier la réalité : bientôt, la nature ne pourra plus fournir les ressources essentielles à la vie. Déjà, nous dépassons de presque 50 % les capacités de la planète de répondre à l’American way of life, et nous commençons à ressentir les effets tragiques de cette boulimie avec les perturbations climatiques de plus en plus fréquentes et bientôt l’envahissement par la mer de nombreux espaces côtiers. Si la croissance économique se poursuit au rythme actuel, dans moins de 40 ans, il faudra 30 planètes comme la nôtre pour la soutenir. Comment peut-on se fermer les yeux devant un tel constat?

Et pourtant, c’est bien ce que font les gouvernements, et la situation se détériore. Après le rapport Stern sur les conséquences économiques du changement climatique (2006), qui montrait que l’immobilisme actuel nous coûtera tellement plus cher qu’un plan d’action immédiat, voici que le Programme des Nations unies pour l’environnement dévoile un plan d’action qui nous conduira à une « économie verte », laquelle permettra de continuer la croissance économique. Il faudra cependant mettre sur la table un montant minimal de 1300 milliards de dollars par année et ces fonds devront majoritairement venir du secteur privé! Peut-on croire que les États-Unis, par exemple, accepteraient de transférer leur budget de la « défense » – 500 milliards de dollars – à l’environnement? Mais de toute façon, la plupart des gouvernements n’ont-ils pas cédé leur rôle à quelques colossales multinationales qui travaillent pour les intérêts à court terme de leurs actionnaires?

Changer de paradigme

Le problème est trop grave pour qu’on puisse espérer le régler par des améliorations technologiques ou par quelques décrets. Nous avons plutôt besoin d’un véritable changement de cap, d’une réorientation majeure de nos valeurs et des modalités de la vie en société. Nous ne pouvons pas continuer à construire une société en la fondant sur un libéralisme tous azimuts qui incite chacun à devenir un ennemi des autres, un compétiteur acharné, lequel, pour arriver à s’épanouir, doit compter sur ses seules ressources, notamment sur son argent qui lui permet de se procurer tout ce qu’il désire – celui qui ne le fait pas ou refuse de le faire étant considéré comme un perdant. Dans un tel système, il faut produire, accumuler, acheter toujours plus, et s’enfermer dans sa bulle. Continuer à vouloir tout transformer en marchandise et à ne donner de valeur qu’à ce qui peut se vendre ou s’acheter n’a pas de sens. Il faut déloger de son socle le dieu Économie et le dogme de la croissance sans fin. C’est l’appel que lancent les objecteurs de croissance qui, outre l’avenir de la planète, s’inquiètent de la déshumanisation progressive de nos sociétés productivistes.

Nous sommes essentiellement des êtres sociaux qui ont besoin d’appartenir à une communauté, d’y jouer un rôle, d’être reconnus et appréciés et dont le sentiment de sécurité se développe en créant des liens de solidarité. Pour cela, il faut rebâtir des communautés qui permettent de répondre aux besoins de tous, qui favorisent le vivre-ensemble et encouragent le partage et le développement d’une économie viable, c’est-à-dire qui ne consomme pas les ressources de la planète plus vite qu’elles ne se renouvellent. C’est dans cette voie qu’il faut nous engager si nous voulons assurer un avenir à l’humanité.

Bien sûr, ce passage vers une société de convivialité ne se fera pas sans bouleverser nos manières de vivre, surtout en Occident, car il faudra trouver les moyens de réduire considérablement notre consommation et de partager nos ressources. L’affranchissement du productivisme et du mode de vie consumériste conduit à de multiples remises en question – de la publicité, de la télévision, du travail aliénant, etc.

Mais ce changement est possible, car nous jouissons d’une énorme marge de manœuvre. Nous pourrions consommer tellement moins sans vraiment nous priver. Ce qu’il faudrait d’abord comprendre, c’est que nous aurions tout à gagner du passage à la société de convivialité : moins de temps consacré au travail, de meilleures conditions pour la santé, moins d’inégalités sociales, plus d’occasions de se réunir et de fêter, plus d’activités culturelles et plus de temps pour s’investir dans la vie politique et rétablir une véritable démocratie.

Certes, il n’est pas facile de changer la société. Cela implique de modifier individuellement et collectivement nos valeurs et nos comportements. Il faut penser une stratégie progressive, conviviale et réjouissante qui nous mène vers un mieux-vivre. Je vois trois directions d’actions qui devraient nous permettre d’y arriver.

Sur le plan individuel, il s’agit de s’affranchir du système dominant. Une société ne peut changer sans qu’une certaine proportion de ses membres (une masse critique) ait déjà adopté les valeurs qui lui donneront sa nouvelle identité. De plus en plus de gens rompent avec ce système (écologistes, anarchistes, adeptes de la simplicité volontaire, etc.), même s’ils sont en nombre insuffisant, témoignant de la possibilité et de la pertinence d’une diminution importante de la consommation[1]. Ils explorent et ouvrent des pistes pour faciliter le passage aux changements nécessaires.

Sur le plan social, il s’agit de commencer à édifier dès aujourd’hui la société alternative souhaitable, celle qui nous permettra de renouer avec la solidarité comme fondement du vivre-ensemble. Nous y parviendrons en nous donnant, sur le terrain – dans nos villages, nos villes et nos quartiers –, les organisations qui œuvrent au partage et à la prise de la parole, qui valorisent la production et la consommation locales, qui nous aident à mettre en commun et à partager nos ressources, qui offrent des lieux de rencontre, qui nous fournissent des moyens pour répondre nous-mêmes à nos besoins par la mise en place, par exemple, de potagers urbains.

Sur le plan politique, il est nécessaire de réviser totalement notre manière de gouverner. Il faut reprendre le contrôle de nos municipalités et écarter de leur direction ces « développeurs » et gestionnaires sans vision. Et à plus long terme, se donner un mode décentralisé de gouvernement qui permette la participation de tous les citoyens aux décisions concernant la collectivité pour arriver à une véritable justice sociale, à l’élimination progressive des inégalités de revenus et à une nécessaire sobriété rétablissant l’équilibre entre notre consommation et notre capacité de produire sans nuire aux écosystèmes.

Nous sommes encore loin de tout cela. Le pouvoir croissant des transnationales mène le monde en fonction de leurs intérêts… Nos gouvernements prennent inconsidérément et impunément des décisions contraires aux souhaits et aux intérêts de la majorité. Le repli individualiste dans un défaitisme démobilisateur fait son œuvre. Mais en même temps, il y a tous ces jeunes qui croient encore en un monde meilleur. Tous ces citoyens qui, malgré tout, ne renoncent pas et assiègent leurs conseils municipaux, organisent des manifestations, diffusent et signent des pétitions. Tous ces militants qui mettent sur pied de nouveaux organismes et mouvements, se réunissent et discutent, fondent des services communautaires – cuisines collectives, systèmes d’échange locaux, friperies, paniers de l’agriculture soutenue par la communauté, etc. Tous ces nouveaux mouvements qui naissent, comme celui des Villes en transition, qui se multiplient ici et ailleurs. Sans oublier ceux qui croient encore en la nature humaine et qui essaient par toutes sortes de moyens de vivre autrement. Et ces irréductibles optimistes qui mettent tellement d’énergie à construire un Québec solidaire pour, un jour, arriver à prendre le pouvoir et à défendre le bien commun.



[1] Voir Diane Gariépy, Nous de la simplicité volontaire, Montréal, Écosociété, 2011.



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