Relations septembre-octobre 2019

Les rapports du GIEC se succèdent, rappelant l’urgence de prendre des mesures concrètes et radicales pour contrer le réchauffement climatique – des mesures qui ne se réduisent pas à une diminution « comptable » des émissions de CO2, mais qui passent aussi par la sortie des hydrocarbures, une agriculture et un élevage biologiques, une alimentation moins carnée, l’élimination du plastique, bref, par une manière plus écologique de vivre et de produire. Pendant ce temps, les gouvernements tergiversent… Qui s’étonnera, dans un tel contexte, qu’un mal nouveau – l’écoanxiété – se répande désormais dans la population et que certains sombrent dans un cynisme que l’actualité ne cesse d’alimenter ?

Justement, les médias faisaient état il y a peu de la tenue d’un « Google Camp », rencontre au sommet organisée par les fondateurs de Google, les milliardaires Larry Page et Sergei Brin, réunissant dans le plus grand secret des membres de l’élite mondiale dans un domaine richissime de Sicile accessible uniquement par hélicoptères, yachts et jets privés. On voulait y causer, entre autres, d’enjeux climatiques, tout en se distrayant. Ce qui aurait pu passer pour un fait divers mondain, digne du Paris Match, révèle cependant tout le danger que nous courons à attendre de ces élites les solutions à la crise écologique. Car ce qu’elles concoctent en secret ne risque pas de remettre en cause leur monde d’opulence et le système économique qui le sous-tend, lesquels sont à la source de la crise écologique et climatique. Persuadées que leurs richesses les préserveront de la calamité – après tout, n’ont-elles pas le pouvoir de tout acheter ? –, ces élites mettent leur foi dans la seule innovation technologique qui viendra, en sus, accroître leur pouvoir, laissant planer le spectre d’un écofascisme. Le souci de la nature ne pèse guère dans la balance. Une Terre ravagée ne les inquiète pas outre mesure, du moment que sont préservées à grands renforts technoscientifiques des « bulles » artificielles où elles pourront continuer à jouir de leurs privilèges. Nouvelle manière de dire : après nous, le déluge !

C’est pourquoi la croisade de la Suédoise Greta Thunberg – qui appelle les chefs d’État, du haut de ses 16 ans, à assumer leurs responsabilités de défense du bien commun plutôt qu’à temporiser au profit des multinationales techno-financières, de l’industrie des hydrocarbures et de leurs actionnaires – pourrait paraître donquichottesque si elle n’était accompagnée d’un vaste mouvement de mobilisation citoyenne, incluant des actions de désobéissance civile. À la lecture d’un éditorial publié en ces pages en 2018[1], dans lequel j’en appelais à une insurrection non-violente, un lecteur avait traité mes propos d’« outranciers », témoignant par là d’une propension encore trop courante à confondre non-violence et pacifisme, voire passivité, et d’une méconnaissance de la non-violence. Pour Gandhi, Martin Luther King, Lanza del Vasto ou Daniel Berrigan, par exemple, l’aspect illégal de leurs actions, fortement réprimées, ne diminuait en rien leur légitimité.

Aujourd’hui, l’impasse sociétale autant que civilisationnelle devant laquelle nous nous trouvons exige une telle mobilisation empreinte de courage pour secouer l’apathie gouvernementale, réveiller les consciences et animer des actions collectives à la hauteur des enjeux de notre époque. « C’est lamentable, mais c’est un fait historique que les groupes privilégiés abandonnent rarement de leur propre volonté leurs privilèges », rétorquait Luther King – de la prison de Birmingham où il était incarcéré – aux notables qui lui reprochaient les actions directes qui perturbaient la ville : « Depuis des années, j’entends le mot « attendez » !… Cela a presque toujours signifié « jamais »… Une justice trop longtemps retardée est un déni de justice. » Le mouvement non-violent Extinction Rebellion est de ceux qui le redisent à leur manière, en organisant à la fin septembre, dans plusieurs pays, des actes de désobéissance civile, dans le cadre de la Planète en grève (Earth Strike).

Il y a 80 ans, pour combattre la barbarie nazie qui s’étendait sur le monde, de nombreuses nations démocratiques trouvèrent le moyen de mettre en œuvre rapidement des mesures sociales et économiques radicales. Une horreur comparable, et peut-être pire, se profile à l’horizon avec la destruction des écosystèmes. Saurons-nous répéter nos exploits ou capitulerons-nous en laissant les choses s’envenimer, préférant le confort à la résistance, la passivité au courage d’agir ?

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Comme chaque année, notre numéro de septembre accueille de nouveaux chroniqueurs. Nous trouverons ainsi, à la chronique Questions de sens, le jésuite Bernard Senécal, maître zen et fondateur d’une communauté œcuménique en Corée, à la chronique littéraire, l’écrivaine, poète et comédienne Violaine Forest, auteure entre autres de Magnificat (Mémoire d’encrier, 2012), et au Carnet, l’écrivaine et poète Marie-Célie Agnant, collaboratrice de longue date, qui a signé entre autres la chronique littéraire en 2013-2014.

Nous avons aussi le plaisir d’accueillir au sein de l’équipe de rédaction Christophe Genois-Lefrançois, qui remplacera Emiliano Arpin-Simonetti, heureux papa parti en congé parental.

 

[1] « Pour une insurrection non-violente », Relations, no 794, février 2018.



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