Relations novembre-décembre 2017

Pour une démondialisation heureuse

Eve B. Araoz

L’offensive développementiste de Morales

L’auteure, chercheuse bolivienne, est doctorante en écologie interdisciplinaire à l’Université de Floride*

Les mégaprojets se multiplient en Bolivie, accentuant la confrontation entre le gouvernement Morales et plusieurs mouvements sociaux et autochtones.

 

Lancé en 2011, le controversé projet de construction d’une autoroute en plein cœur du Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS), dans les départements du Beni et de Cochabamba, en Bolivie, est à la source d’un important conflit qui perdure. Il oppose principalement les peuples autochtones amazoniens habitant le territoire au gouvernement d’Evo Morales, qui cherche à imposer la construction de cette autoroute sans considérer les autres tracés possibles et en réprimant les mouvements d’opposition[1].

Les importantes mobilisations autochtones et écologistes des dernières années semblaient avoir freiné le projet, notamment en forçant l’adoption d’une loi décrétant « l’intangibilité » du TIPNIS. Les tensions ont toutefois été ravivées le 3 juillet dernier quand Domingo Nogales, le président de la Subcentral TIPNIS (une organisation qui représente les peuples autochtones du territoire), a présenté devant l’Assemblée législative plurinationale du pays un projet de loi (no 266) annulant cette « intangibilité », ouvrant ainsi la voie à la construction de l’autoroute et à toute forme d’investissement privé sur le territoire. Ce projet de loi avait d’abord été élaboré au sein de l’Assemblée législative du département de Cochabamba pour répondre aux intérêts de différents secteurs privés nationaux et internationaux, notamment les producteurs de feuille de coca, qui attendent impatiemment la construction de l’autoroute pour défricher de nouvelles terres. Le projet de loi n’ayant jamais été débattu au sein des communautés qui habitent le TIPNIS – plus précisément la partie zonée « Territoire indigène » –, la majorité de ces dernières ont immédiatement décidé de retirer leur confiance à Domingo Nogales, ne le reconnaissant plus comme leur représentant légitime. Elles ont par ailleurs déclaré l’« état d’urgence » pour la défense de leur territoire. Malgré ces pressions et les nombreuses protestations, le projet de loi 266 fut adopté le 13 août dernier de manière expéditive et entachée d’irrégularités par le Parlement, contrôlé à majorité par le Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti du président Morales.

Depuis, les actions de résistance se sont intensifiées, mais aussi la persécution et la détention illégale de leaders autochtones opposés au projet d’autoroute et à ses conséquences néfastes pour le territoire. Certains points d’accès au TIPNIS ont aussi été militarisés, suscitant une grande préoccupation chez ses habitants de même que chez ceux qui appuient la résistance autochtone.

Le conflit du TIPNIS, en plus d’être un axe central du débat national en Bolivie, est aussi un exemple patent des contradictions du gouvernement Morales et de ses méthodes pour mener à bien ses nombreux mégaprojets : division des organisations sociales et autochtones ; cooptation et subornation de leaders ; violations systématiques des normes environnementales, des droits autochtones et de la Constitution – pourtant adoptée par ce gouvernement – ; persécution politique et intimidation. Car si le cas du TIPNIS est emblématique, plusieurs autres attestent l’offensive extractiviste et développementiste du gouvernement Morales : les projets de barrages hydroélectriques El Bala, Chepete et le complexe Rositas (tous trois situés dans des aires protégées et/ou dans des territoires indigènes) ; le projet de centrale nucléaire dans la ville de El Alto, en banlieue de La Paz ; l’exploration d’hydrocarbures dans la Réserve nationale de faune et de flore Tariquía (dans le département de Tarija) ; sans oublier les concessions minières accordées dans tout l’Altiplano et sur le mont Illimani, une icône nationale dont les glaciers sont une importante source d’eau douce pour le département de La Paz, qui a récemment connu de graves pénuries d’eau.

La magnitude de ces travaux représente par ailleurs des investissements publics colossaux équivalant à 100 % du PIB actuel d’ici 2025, alors que le retour sur investissement pour l’État est loin d’être garanti. En effet, les marchés d’exportation de l’énergie produite ne sont pas acquis et une part importante des profits seront accaparés par les multinationales étrangères derrière la plupart de ces grands projets. Ainsi, non seulement met-on à risque la survie des peuples autochtones de l’Amazonie, le patrimoine naturel et culturel du pays et la stabilité climatique, mais aussi les finances publiques, qui seront minées par les dettes que laisseront à coup sûr ces projets pour les décennies à venir.

Le portrait peut donc sembler décourageant, notamment pour ceux et celles qui ont jadis vu dans l’arrivée au pouvoir du MAS une source d’espoir. La répression étatique de toute forme de résistance et même de toute critique s’intensifie en effet chaque jour. Sur le terrain, il n’est pas rare d’entendre des leaders autochtones dire « s’il m’arrive quelque chose, je veux que vous sachiez que c’est le gouvernement qui en est responsable ». Malgré le pessimisme ambiant, ce qui a toujours fait la force de la Bolivie permet aujourd’hui d’alimenter une nouvelle lueur d’espoir : ses mouvements sociaux. Devant la répression et l’autoritarisme croissants de l’État, des alliances se tissent. De celles qui, par le passé, ont montré qu’elles pouvaient déplacer des montagnes[2].

 

* Traduit de l’espagnol par Emiliano Arpin-Simonetti
[1] Voir E. B. Araoz, « Bolivie : les paradoxes du gouvernement Morales », Relations, no 784, mai-juin 2016.
[2] Voir « Les Autochtones de Bolivie et d’Équateur, des sources d’inspiration. Entrevue avec Denis Langlois », Relations, no 790, mai-juin 2017.

Pour une démondialisation heureuse



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