Relations mai 2008

Le syndicalisme dans la tourmente

Mona-Josée Gagnon

L’offensive antisyndicale

Au Québec, les attaques dirigées contre les syndicats prennent différentes formes. Pour les contrecarrer, le syndicalisme doit réaffirmer sa mission de combattre les inégalités – autant dans ses rangs que dans l’ensemble de la société.

L’auteure est professeure au Département de sociologie de l’Université de Montréal

Il tombe sous le sens que l’on peut critiquer les syndicats sans pour autant être antisyndical. Comment peut-on alors définir l’antisyndicalisme? Disons qu’il peut revêtir trois formes : d’abord le fait de nier ou de bafouer des droits syndicaux généralement reconnus ailleurs et officialisés par des instances internationales (Organisation internationale du travail par exemple); ensuite, le fait de considérer que le sain fonctionnement du marché et de l’économie ne saurait souffrir l’existence de syndicats; enfin, le fait de dénoncer de façon non fondée, voire malicieuse, des pratiques syndicales ou de syndicats en particulier. La première renvoie au droit, la deuxième à l’idéologie, la troisième s’apparente au libelle diffamatoire.

Comment juger les employeurs et les entreprises qui usent de tous les moyens – juridiques, sélection politique du personnel, intimidation, appel au patriotisme d’entreprise – pour éviter la présence d’un syndicat? Assurément, qu’ils sont antisyndicaux! On peut le déplorer, voire s’en scandaliser, mais on peut difficilement s’en étonner. Les syndicats doivent être indépendants de l’employeur et posséder une capacité de nuisance s’ils veulent défendre les droits des salariés. À la base, il existe bien une divergence d’intérêts entre salariés et employeurs, et cet antisyndicalisme patronal en est une manifestation. Il est aussi l’illustration du fait que la présence syndicale, au Québec, n’est pas ancrée culturellement (comme en Suède par exemple). L’opinion publique possède donc un niveau élevé d’acceptation à l’égard des stratégies antisyndicales des employeurs. Sans doute aussi, ces manifestations patronales de rejet du fait syndical sont-elles la conséquence de notre modèle d’encadrement juridique qui fait en sorte que, dans le secteur privé de l’économie, les relations du travail sont très décentralisées. Il s’ensuit que la syndicalisation des petites et moyennes entreprises peut avoir des répercussions sur leur compétitivité.

Antisyndicalisme et droits

Revenons donc à la première forme d’antisyndicalisme qui relève des droits. C’est celle qui a le plus varié au cours de l’histoire, puisque les droits syndicaux ont été s’élargissant et que la répression policière brute, si l’on peut dire, est devenue inacceptable au Québec. Rappelons qu’il n’y a pas si longtemps, des dirigeants syndicaux locaux ont été assassinés lors d’une manifestation pacifique (Buckingham en 1906), que d’innombrables militants ont fait l’objet de menaces et de violences dans plusieurs conflits ou encore ont été emprisonnés (Thetford Mines en 1949, Murdochville en 1957) et que des travailleurs immigrants ont été déportés (Abitibi en 1930)… Plus près de nous, dans les années 1970, de nombreux conflits ont été marqués par de la violence de la part d’escadrons musclés contre des grévistes tentant d’empêcher des briseurs de grève de leur voler leur travail (ce à quoi sont venues remédier les dispositions anti-briseurs de grève en 1977). De nos jours, étant donné l’importance de la fonction publique, l’antisyndicalisme des gouvernements est devenu très préoccupant. Des syndicats – regroupant employés directs ou indirects de l’État – reçoivent d’une main des droits qu’on leur enlève de l’autre. Dans le secteur public, le droit de négocier est devenu passablement virtuel en raison de la multiplication des lois spéciales de retour au travail. Au Québec, lors de la dernière ronde de négociations, le gouvernement n’a même pas fait semblant de négocier! Et en 2003, sans que cela ne cause trop d’émoi, le gouvernement libéral a complètement reconfiguré les contours des syndicats dans le secteur de la santé et des services sociaux (loi 30) – portant ainsi atteinte au droit fondamental d’association. Depuis, les centrales syndicales ont reçu l’appui du Bureau international du travail et de la Cour supérieure… mais le gouvernement a porté l’affaire en appel devant la Cour suprême. Chacun sait qu’il sera de toute façon impossible de revenir en arrière. De leur côté, les syndicats ont consacré plus d’énergie et d’argent à se marauder mutuellement qu’à convaincre l’opinion publique du caractère inacceptable de ces mesures. L’antisyndicalisme gouvernemental, par sa récurrence, est devenu un puissant facteur de délégitimation des syndicats.

L’antisyndicalisme idéologique

La deuxième forme d’antisyndicalisme, celle-là de nature idéologique, a refait surface à la faveur de la montée du courant néolibéral. Elle s’épanouit dans les think tanks de droite (Cirano ou l’Institut économique de Montréal) et sous différentes plumes journalistiques. Certes, personne n’osera carrément dire que les syndicats ne devraient pas exister… Sauf que ces derniers sont toujours désignés comme des fauteurs de trouble et des perturbateurs sur le plan économique – alors qu’ils ont pourtant une bien faible influence sur la loi de l’offre et de la demande. Face à des attaques ciblées (tel secteur, tel syndicat), les syndicats ont tendance à se défendre de façon tout aussi ciblée, sans trop oser proclamer que les « lois » économiques du libre marché doivent être encadrées à des fins de justice sociale – la syndicalisation constituant justement une de ces formes d’encadrement.

Libelle diffamatoire

La dernière forme d’antisyndicalisme – celle que j’apparente un peu abusivement sans doute au libelle diffamatoire – est plus feutrée et plus insidieuse. Il y eut un temps où l’on était davantage conscients du caractère pénible de certains emplois, du fait que l’accès aux études supérieures était marqué par l’origine sociale et que l’espérance de vie différenciait fortement les catégories socioprofessionnelles au bénéfice des plus scolarisées et des mieux payées. Ces faits statistiques sont têtus et perdurent…

Or, voilà maintenant que l’on s’indigne du fait que des « non-instruits » (bien qu’il y ait de plus en plus de gens scolarisés dans des tâches peu qualifiées) gagnent un bon salaire, en comparaison… des scolarisés. Naturellement, ces catégories considérées comme peu qualifiées que l’on stigmatise sont aussi, bien entendu, syndiquées (autrement elles ne seraient pas bien payées). Ici, l’argumentaire manque souvent de rigueur : la masse salariale est confondue avec le salaire, la diversification des statuts d’emplois et l’irrégularité des horaires ne sont pas prises en compte, la pénibilité et la dangerosité du travail sont ignorées. Ce discours est fréquent chez les éditorialistes et les personnes très scolarisées, alors que ces derniers devraient plutôt porter au crédit des syndicats d’avoir permis à des travailleurs et travailleuses relativement peu scolarisés d’avoir accès à un revenu décent – d’autant que leurs conditions matérielles de travail sont souvent pénibles.

Critiques de la gauche

Mais faisons, en terminant, la part des choses. Il y a quelques décennies, les groupes d’extrême gauche actifs et implantés dans les syndicats accablaient de leurs critiques d’inspiration léniniste les responsables syndicaux. Aujourd’hui, on n’entend plus guère de commentaires issus de la gauche à l’encontre des syndicats. Parce qu’ils sont trop forts? Ou parce qu’ils ne le sont plus assez? Une sorte de rectitude politique s’est imposée, qui amène à passer sous silence les errements ou manquements des syndicats qui sont pourtant, en vertu de nos lois, les seules organisations vouées à regrouper les salariés face à leurs employeurs et qui, de ce fait, ont de lourdes responsabilités. Bien sûr, « un mauvais syndicat vaut toujours mieux que l’absence de syndicat » – car on peut en changer les fonctionnements, les structures et les chefs! Cela dit, peut-on absoudre complètement les syndicats du vaste secteur public du fait qu’en moyenne, un salarié sur deux jouit d’un statut précaire, inférieur en termes de conditions, de droits et de sécurité? Ne pourrait-on pas réclamer aussi un peu d’imagination de la part des syndicats du secteur privé dans l’application de la règle de l’ancienneté en certaines matières, ainsi qu’en ce qui concerne la durée des congés payés? Et peut-on s’étonner que des syndiqués de la base, loin de la cascade des paliers de la démocratie représentative, n’aient guère de fibre syndicale?

Tant qu’il émane de la droite, l’antisyndicalisme – qui est le fait de ceux qui défendent les mécanismes d’exploitation des salariés – ne devrait pas surprendre les syndicats. C’est l’antisyndicalisme des « petits », qui voient les syndicats comme des groupes de pression égoïstes dirigés par des privilégiés – et qui en viennent même à voter pour un parti politique qui entretient cette perception – qui devrait être une préoccupation pour les responsables syndicaux. Les syndicats devront donc toujours reprendre la démonstration qu’ils remplissent une mission essentielle : combattre les inégalités sociales, dans leurs rangs comme dans la société globale.

 

Le syndicalisme dans la tourmente

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