Relations Été 2021

Aux champs, citoyens ! Agroécologie et transition juste au Québec

Jacques Grenier

L’œil du maître – Dalie Giroux

« Maintenant ou jamais ! Maîtres chez nous ». Il y a 60 ans, le cri rallie, la perspective dynamise ces Canadiens français qui s’apprêtent à devenir Québécois, et ce, à la faveur du projet de nationalisation des compagnies d’électricité. Dans la foulée, ce sera notoirement au Nouveau-Québec que nous nous affirmerons « chez nous » et « maîtres » alors que les Premiers Peuples habitent ce territoire au quotidien, sans nous. S’il est vrai que ce slogan électoral créé par le Parti libéral du Québec « marque toute l’aspiration collective révolutionnaire tranquille d’avancer à rebours de la dépossession économique, politique, légale et culturelle des Canadiens français qui résulte de l’aventure impériale franco-britannique en Amérique » (p. 5), celui-ci reste désormais le symbole d’un rendez-vous manqué. En dépit de son adhésion à un mouvement vers l’indépendance, Dalie Giroux s’emploie tout au long de cet ouvrage à déconstruire le travers colonial originel ayant considérablement confiné et tronqué l’aspiration nationale du Québec moderne.

En peu de mots, l’auteure explique l’échec du mouvement souverainiste par le fait que celui-ci a pensé, à tort, que « pour se décoloniser, pour se désenclaver politiquement, il s’agissait non pas de détruire les structures coloniales de l’Empire britannique et de s’extraire du rapport de prédation au territoire et du racisme structurel qu’elles impliquent, mais de coloniser l’Amérique du Nord en son propre nom, en français » (p. 91). Du coup, l’élite technocratique et culturelle de la décennie 1960, et le peuple sous son emprise, se comportèrent comme les légitimes héritiers d’une entreprise colonisatrice avortée, en continuateurs d’une Nouvelle-France jadis coupée dans son élan.

Les recherches et les réflexions de l’auteure trouvent leur impetus, avoue-t-elle, dans les moments charnières de son parcours personnel. À cet égard, la rencontre de Georges E. Sioui, historien et philosophe wendat, fut déterminante. Lui confiant son refus et son malaise de s’identifier au curieux pouvoir de la nation, ce dernier lui souffla qu’assumer ce malaise offrait la chance d’avancer. Avec lui, elle comprit qu’il fallait recadrer l’histoire coloniale à partir de la parole autochtone contemporaine. Plus encore, « ce n’est qu’en plaçant la question autochtone au cœur de la vie politique qu’il sera possible de faire bouger au Québec les structures d’exclusion par lesquelles se perpétuent la xénophobie, le racisme et les politiques anti-immigration » (p. 52).

L’auteure se garde toutefois de réduire la condition québécoise au seul prolongement du projet colonial européen, et la définit plutôt comme une situation, un espace postcolonial découlant des entreprises impériales française et britannique. Elle nous enjoint ce faisant à nous extraire de la maîtrise coloniale du territoire et de ses populations, « qui que nous soyons, d’appartenance à des collectifs encastrés, de gré ou de force, dans les logiques et les rapports de domination issus de la colonisation » (p. 8). Pour y arriver, Dalie Giroux nous convie à nous « rencontrer dans les lieux de vie plutôt que dans les lieux de pouvoir » (p. 78).

Relevons ici que le cas québécois n’est nullement isolé. Chaque groupe humain est placé devant des choix analogues. Je l’ai vu au Japon, où j’ai longtemps vécu. Là-bas, l’impatience envers l’hégémonie chinoise, puis la forte pression européenne, auront mené à l’imposition d’un projet national pressé de domestiquer, ou d’écraser, tant les Autochtones ryûkyûens (actuel Okinawa) que les Aïnous du nord.

Dalie Giroux appelle à raréfier les rendez-vous manqués en jetant de nouvelles bases. Par exemple, en 1980, le leader autochtone Noel Starblanket faisait cette proposition audacieuse à René Lévesque : « Arrachons ensemble au fédéral […] son pouvoir colonial sur nous. Mais au bénéfice de nos collectivités respectives. Pas pour placer les Indiens sous la botte d’un autre pouvoir blanc » (p. 67). C’est cette main tendue que l’auteure nous invite à saisir, à rebours de l’histoire coloniale de ce territoire que nous avons en commun.

 

L’œil du maître
DALIE GIROUX

Montréal, Mémoire d’encrier, 2020, 192 p.

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