Relations mai 2008

texte : Ying Chen, illustration : Zohar

L’âme désertique de Shanghai

Le 15 janvier 2008

Mon fils,

Notre voyage à Shanghai nous a tous excités d’abord, ennuyés ensuite et épuisés à la fin. Notre cœur palpitait lorsque, pour prendre l’avion, nous nous sommes levés à l’aube et nous avons descendu les valises une à une de l’escalier extérieur, dans l’obscurité fraîche. Nous avons poussé des cris de frayeur en traversant les carrefours de Shanghai où les voitures, les motos, les bicyclettes et les piétons s’entremêlent avec une étrange harmonie, en faisant abstraction des feux. Nous étions entourés de la famille et pour un temps, nous avions le luxueux sentiment de nous être débarrassés de notre solitude. Nous sommes allés deux fois au zoo car nous trouvions peu d’endroits à visiter. Il y a le Vieux Shanghai et deux temples, et des magasins sans arrêt, toutes les rues de Shanghai étant envahies par des boutiques. Cette ville est commercialisée de fond en comble, consumée jusqu’aux miettes. Quand on arrive ici, on a l’impression d’entrer dans un tourbillon qu’on qualifie de grand moment historique, censé préparer un avenir meilleur, mais qui à présent nous dérange dans notre paresse et dans notre confort. Nous ressentons aussitôt la fatigue et aspirons à retourner à nos routines, à notre petite vie à Vancouver. Nous savons pourtant que nous ne sommes pas venus pour le confort. C’est l’inconfort qui nous ouvre les yeux et nous fait grandir. Ce devrait être l’objectif du voyage – un sport de l’esprit.

Alors que mon retour là-bas m’est dicté par le sort, par une nécessité presque physique, ton rapport avec cette ville est indirect et symbolique. D’ailleurs tu connais très peu ta langue maternelle. Ce voyage t’est en quelque sorte imposé par ton lien avec moi. Tu es allé à Shanghai surtout parce que tu veux être proche de maman. Tu es prêt à me suivre n’importe où. Tu as tendance à aimer ce que je veux aimer et à rejeter ce que je rejette.

Je me demande si je n’aurais pas fait mieux de te laisser à Vancouver et de venir seule ici. J’aurais pu t’écrire des lettres sur cette ville dont l’aspect est – a toujours été – confus et indéterminé, pour ne pas dire douteux, même aux yeux de ses natifs. Shanghai, l’une des plus jeunes villes dans ce pays millénaire, a surgi d’un désert. Depuis, elle semble garder son âme désertique, malgré toutes les transformations apparentes : les nuages de poussière qui enveloppent une forêt de bâtiments modernes parfois laids, les voix agitées qui s’élèvent d’une foule grisâtre et vieillie, le bruit incessant de la construction et de la circulation, les bouffées imprévisibles de puanteur venant du fond de la terre – les égouts de Shanghai sont probablement centenaires –, alors que sa population a atteint un niveau explosif, non par sa fécondité, mais par la migration interne. Tout cela, noté dans un papier, avec des mots et des tournures de maman, pourrait te procurer un plaisir exotique, une identification artificielle et un léger attendrissement, un peu comme des nouvelles de guerres éclatées ailleurs suscitent dans ton jeune cœur une indicible curiosité, une excitation accompagnée d’une sympathie passagère.

Mais tout cela, vu de tes propres yeux, entendu par tes propres oreilles, senti par ton propre nez, perd tout romantisme et risque de t’inspirer déception et dégoût. Déjà j’ai vu de petits plis se nouer entre tes sourcils clairs et doux, j’entends ton petit nez renifler avec perplexité, je t’ai entendu dire « j’aime quand même la Chine », pour me faire plaisir. Et je sens m’envahir le familier sentiment de désolation, d’impuissance, de honte. Ressurgit en moi, comme une montagne, ou plutôt une glace qui ne fondra jamais, enfouie dans les mers nordiques, mon vieux problème par rapport à mes origines, que la modernisation et l’enrichissement de ce pays ne peuvent résoudre, que je souhaite apaiser, neutraliser et, finalement, banaliser par notre installation dans une ville comme Vancouver, si « asiatique », si paisible et sportive.

Je redoute de devoir me livrer à des discussions, à des disputes passionnées même, avec toi. Il est vrai que je ne peux pas encore prétendre traiter avec détachement la question de la Chine. C’est pourquoi j’évite autant que possible de toucher ce sujet dans ma vie et dans mon travail qui se déroulent presque entièrement en dehors de mon pays natal. Witold Gombrowicz a écrit dans son journal que, dans sa vie et dans sa carrière, le problème de la Pologne était le plus grand obstacle qu’il voulait surmonter. Je crois comprendre la profondeur émotionnelle et le degré tragique de cette déclaration, de ce vœu difficilement réalisable. 

Nous souffrons encore du décalage horaire de 16 heures. Il n’y a pas mille et un problèmes dans ce monde. Il n’y en a qu’un : celui du temps. Nous avons de nouveaux mondes et des vieux, de jeunes civilisations et des anciennes, des terres vierges et des terres épuisées, les générations passées, les nouvelles et les suivantes. En bien comme en mal, Shanghai est un lieu très particulier où les temps s’entremêlent et se confrontent à l’extrême. Lorsque des temps différents se croisent et s’entrechoquent, le résultat est spectaculaire, le vieux cède la place au jeune mais il en entrave la marche, l’après triomphe sur l’auparavant, qui pourtant revient comme un fantôme, le rapide l’emporte sur le lent, qui se moquera de la vanité de la vitesse et de l’achèvement. Tu voulais voir, mon enfant, des choses « vraiment chinoises ». Je pense à ces esthètes qui ignorent et méprisent la Chine contemporaine et s’enferment dans des trésors de l’ancien temps, croyant à l’existence d’une « pureté » culturelle. La « pureté » est dans ce cas synonyme de « fixation ». Cette croyance s’éloigne de l’enseignement de nos ancêtres. Moi aussi j’ai dit que la Chine que j’aime est morte depuis longtemps. Mais je n’oublie pas que je suis fille des contemporains. D’une génération à l’autre l’histoire est faite par ses contemporains. L’humanité perdure grâce aux contemporains. Le temps s’écoule grâce aux peuples qui vivent, construisent ou détruisent ici et maintenant. Sais-tu que beaucoup de ce qui est aujourd’hui considéré comme « authentiquement chinois », de la musique à la religion et jusqu’à la langue, ne l’était pas auparavant? Par exemple, la langue chinoise moderne, à sa naissance, a été attaquée comme impure avec virulence. Sais-tu que, sans même parler du bouddhisme, Lao-Zi et Kong-Zi ont vécu avant la constitution d’une nation dite chinoise? Dans mille ans, les peuples futurs trouveront que les gratte-ciel bâtis sur le territoire chinois sont certainement très chinois, si de tels édifices s’y tiennent encore. Dans mille ans, l’Amérique pourrait devenir à son tour un chantier dénué de verdure. Le désert pourrait redevenir désert. La forêt pourrait repousser.

Dans des légendes chinoises, mille ans est un clin d’œil. La vie d’un individu est trop courte pour voir le vrai visage du monde, pour connaître la nature éphémère des vicissitudes, pour être convaincu de la loi du changement – l’unique caractère permanent de l’univers.

Ainsi je comprends que mon drame personnel est le fait que, de mon vivant, je ne verrai peut-être pas un Shanghai civilisé, propre et cohérent, et qu’il restera toujours pour moi un amour déçu et insatisfait, quoique jamais mort. Il lui faudra un siècle de temps pour « se développer » – selon quel standard? – et encore une éternité pour « se retrouver ». Qui sait d’ailleurs dans quel sens cette terre maritime basculera. S’élèvera-t-elle ou sombrera-t-elle devant la menace de l’océan, avec le fracas et le bouillonnement qui lui sont propres?

Je m’attends à ce que tu viennes me dire un jour, de ta suave voix enfantine et magnifiquement confiante : « Non, tu as tort maman, c’est vrai que tu as tort! »

 

Le syndicalisme dans la tourmente

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