Relations décembre 2010

Amélie Descheneau-Guay

L’itinérance : une responsabilité collective

L’auteure est secrétaire de rédaction à Relations

Les IIe États généraux sur la question ont permis d’insister sur le contexte économique, politique, culturel et social qui est un déterminant majeur de l’itinérance.

Chaque année, au Québec, des dizaines de milliers de personnes se retrouvent sans abri. Si certaines causes de l’itinérance relèvent du parcours unique de chacun (maladie mentale, toxicomanie, alcoolisme, etc.), d’autres sont liées à des facteurs structurels sur lesquels, collectivement, nous avons prise (emplois sous-payés, augmentation des loyers liée à la spéculation immobilière, décroissance du logement social, judiciarisation des sans-abri, etc.).

C’est pour rappeler aux gouvernements l’urgence de la situation que plus de 350 personnes ont participé aux IIe États généraux de l’itinérance organisés par le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ), au début de l’automne, à Montréal. En 2005, les premiers États généraux sur la question avaient débouché sur la demande d’une politique en itinérance. S’en est suivi, en 2008, une commission parlementaire qui avait suscité beaucoup d’espoirs (voir l’article de Pierre Gaudreau, « Une politique en itinérance s’impose », Relations, no 730, février 2009). Le gouvernement du Québec se dotait, en décembre 2009, d’un Plan d’action interministériel en itinérance, jugé toutefois insuffisant par les organismes. Ceux-ci attendent également du gouvernement fédéral qu’il annonce les orientations de sa Stratégie de partenariats de lutte à l’itinérance pour 2011-2014. Ce programme investit 20 millions de dollars chaque année dans les groupes québécois qui viennent en aide aux sans-abri. Or, cette somme ne représente que le tiers des besoins réels d’un milieu débordé.

L’un des constats majeurs de la rencontre est que le spectre de l’itinérance s’élargit : les sans-abri ne sont plus seulement des hommes québécois « de souche »; de plus en plus de femmes, de jeunes, de personnes âgées (dont d’anciens combattants) et d’Autochtones s’ajoutent au portrait des « sans domicile fixe ». Les organismes remarquent également une hausse de la consommation de drogues, du jeu compulsif et de la violence, cocktail qui en amène plusieurs à effectuer de nombreux allers-retours entre les hôtels bon marché, les maisons de chambres, l’urgence, les hôpitaux psychiatriques, les centres temporaires de désintoxication, les parcs et la rue elle-même. Ce phénomène de transit semble caractériser l’itinérance en 2010 et ce, autant à Montréal que dans les régions du Québec. Selon les organismes, un point commun réunit tous ces gens : une pauvreté extrême, une rupture avec le monde et la société, en somme, une profonde détresse humaine.

Le gouvernement, de son côté, exige des chiffres de la part des organismes, qui ont l’impression de justifier constamment leur travail d’accueil et d’aide. Selon plusieurs intervenants, la solution ne réside pas tant dans un dénombrement quantitatif des itinérants que dans un portrait qualitatif dépassant la simple « gestion de lits ». En effet, les experts se perdent parfois dans une typologie sans fin des formes d’itinérance (chronique, ponctuelle, en situation de, en risque de, etc.), qualifiée par un des intervenants de « syndrome des sous-catégories délirantes ». Certes, les grandes enquêtes sophistiquées peuvent être utiles, mais elles ne doivent pas perdre de vue les causes structurelles du phénomène, de même que certaines réalités (par exemple, plusieurs itinérants errent d’une adresse à l’autre et possèdent donc plusieurs adresses) afin de dresser un portrait de la situation utile pour l’ensemble de la société québécoise.

Une des questions cruciales soulevées lors de ces IIe États généraux est celle de la volonté politique. Si l’on parvient à dresser un vrai portrait de l’itinérance au Québec, le gouvernement et la population sont-ils prêts à entendre les « vrais chiffres », dont celui portant sur le nombre de jeunes itinérants issus des centres jeunesse québécois? La question reste entière.

La Déclaration de l’événement, au titre révélateur Pour que tout le monde s’en mêle, rappelle à cet égard que l’itinérance constitue une responsabilité collective. Une politique en itinérance doit être globale et inclure tous les paliers gouvernementaux. Elle doit mettre de l’avant le fait que le contexte économique, politique, culturel et social est un déterminant majeur de l’errance. Le gouvernement, en prenant ses responsabilités, devra ainsi orienter son action vers la mise en place de mesures fiscales visant un partage équitable de la richesse, et le renforcement des mesures de régulation du marché de l’immobilier.

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