Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Bill Ryan

Lire les signes des temps

Il y a un peu plus d’un an, le 8 septembre 2017, décédait Bill Ryan à l’âge de 92 ans. Ce jésuite, engagé tout au long de sa vie pour la justice sociale, nous révèle ici un pan de sa spiritualité, nous invitant à réfléchir sur l’importance de discerner les « signes des temps ».*

 

L’idée de lire les signes des temps est venue du concile Vatican II, mais le pape Jean XXIII s’est inspiré de l’évangile selon Matthieu, où Jésus reproche aux pharisiens d’être capables de décoder les signes de la nature, mais incapables de lire les signes messianiques de sa présence parmi eux (Mt 16). Ce qui est frappant dans le document conciliaire L’Église dans le monde de ce temps, c’est que son point de départ n’est pas la tradition ou la Bible, mais ce qui se passe dans les grands mouvements de l’histoire et les aspirations du monde. « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes [et des femmes] de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux [et celles] qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ. »

Cette approche a été fortement appuyée par le Synode sur la justice dans le monde (1971) en ces termes : « L’action en faveur de la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile ou, en d’autres termes, de la mission de l’Église au service de la rédemption du genre humain et de sa libération de toute situation d’oppression. »

Le message, essentiel, est clair. Nous devons découvrir dans les aspirations les plus profondes des gens, en particulier des pauvres, ce que Dieu nous dit. La lecture des signes des temps est un discernement social de l’histoire. C’est simplement voir l’histoire émergente – les aspirations des personnes et leurs besoins.

C’est la grande nouveauté de Vatican II. Jusqu’au Concile, on avait tendance à croire que l’œuvre de Dieu ne pouvait se réaliser que par l’Église ou les croyants. Or, dans cette expression « lire les signes des temps », il y a cette croyance implicite qu’en regardant le monde, on peut y reconnaître le dessein de Dieu en voie de se réaliser.

Certains théologiens et de nombreux spécialistes de la spiritualité sont malheureusement portés sur les grandes envolées dans leur discours sur Dieu, dont ils tirent des principes abstraits, pour ensuite revenir sur Terre. Notre approche est plutôt de dire que nous devons trouver Dieu ici, dans « la réalité concrète ». Certes, je caricature un peu, mais c’est pour indiquer un réel problème. Une fois que vous pensez qu’il est nécessaire de vous détourner de la réalité pour aller chercher des réponses abstraites dans la Bible, ou de la séparer de votre vie de prière ou de votre vie spirituelle, il devient ensuite impossible de remettre ces dimensions ensemble. C’est là un enjeu pour qui veut faire la lecture des signes des temps.

Commencez par l’expérience

La préoccupation que je veux soulever est la suivante : faisons-nous de la théologie dans le concret et avec notre vie ordinaire, ou bien devons-nous aller à la bibliothèque, étudier les Écritures, étudier la tradition, travailler dur, et ensuite trouver nos réponses ? Évidemment, ces deux approches ne sont pas totalement opposées. Mais il y a toute une tendance dans l’Église (amorcée par Jean XXIII et renforcée par Paul VI) selon laquelle la théologie d’aujourd’hui doit se faire d’abord dans la vie quotidienne, dans la vie réelle.

Nous pouvons tous, ici et maintenant, faire de la théologie. Nous pouvons lire les signes des temps. Nous pouvons, en regardant la situation dans le monde (que ce soit la pauvreté, les prisons ou autres) avoir une idée de ce qui est juste et de ce que nous devrions faire – parce que l’Esprit Saint travaille à la fois en nous et dans cette situation. Et nous n’avons pas toujours besoin de quelqu’un d’extérieur pour nous dire : c’est bien ou c’est mal.

Lire les signes des temps permet d’enrichir énormément notre regard sur le monde et notre spiritualité, de croire que nous pouvons vraiment découvrir comment Dieu est à l’œuvre dans le monde, et être ainsi guidés par lui dans ce que nous devons faire, personnellement, devant des situations très incertaines. Ainsi, une des questions que nous devons aborder est celle du discernement : qu’est-ce que le discernement ? Comment commençons-nous à voir le monde différemment ? Car chacun de nous voit le monde à travers sa propre expérience. Certaines personnes, par exemple, ne peuvent tout simplement pas voir la pauvreté, même quand elles la croisent. D’autres n’arrivent pas à voir la valeur des autres cultures, même lorsqu’elles en sont entourées. C’est donc un enjeu très complexe. C’est une chose de savoir discerner, mais c’en est encore une autre de savoir « comment voir » pour discerner.

Le prérequis pour tout cela est d’être libres. Assez libres pour avoir de nouveaux yeux, assez libres pour changer de regard, assez libres pour voir le monde différemment, pour passer au crible ce qui a les apparences du bien et du mal… Et avoir un « sens du rythme », c’est-à-dire des « mouvements » à l’œuvre en soi et dans le monde, ce qui permet de reconnaître que, parfois, le bien se révèle à l’intérieur de quelque chose qui a les apparences du mal et inversement.

Nos propres expériences contribuent beaucoup à l’élargissement et à l’approfondissement du regard. Je pense qu’une des expériences de ma vie qui m’a le plus ouvert les yeux, c’est lorsque, jeune, j’ai travaillé dans des chantiers de bûcherons. J’y voyais le contraste frappant entre, d’une part, les Canadiens français qui faisaient le travail, parfois estropiés par des scies, vivant comme des animaux dans des camps et, d’autre part, les employeurs, Canadiens anglais ou Américains, qui s’enrichissaient. Déjà, à cette époque, ils se promenaient en rutilantes Cadillac ! Cette expérience m’a beaucoup marqué et elle me marque encore.

Une autre expérience qui m’a aidé à avoir de nouveaux yeux est plus récente. En 1968, j’ai eu la chance de visiter longuement l’Amérique latine, où j’ai rencontré quelques amis de Camilo Torres (prêtre abattu en 1966 parce qu’il s’était impliqué dans la guérilla en faveur des pauvres en Colombie). C’est à travers cette expérience de l’Amérique latine que j’ai réalisé, pour la première fois de ma vie, que je pourrais moi-même prendre les armes. Je pourrais devenir violent. C’est une chose terrible de réaliser soudainement qu’il y a cette force à l’intérieur de soi.

Il nous est si facile de nous asseoir à New York, à Washington ou à Rome, et de disserter sur le fait que les chrétiens ne devraient pas être impliqués dans la violence. C’est facile, parce que nous sommes si loin des zones vraiment hideuses de l’humanité. J’ai compris alors que je ne pouvais pas rester longtemps dans ce genre de situation : voir des enfants mourir et leurs parents trop pauvres pour les aider, alors qu’à quelques mètres de là régnait l’opulence, le luxe… Ce contraste ! Ça vous trouble très vite. Je me souviens que lorsque je suis revenu d’Amérique latine, il m’a fallu des mois pour m’en remettre.

La gratitude est fondamentale

Il y a une autre attitude importante – et je suis reconnaissant au Père Bernard Häring de me l’avoir fait connaître. Un jour, lors d’une réunion à Washington, ce théologien moraliste – qui a été en grande partie responsable de la rédaction de L’Église dans le monde de ce temps – a fait une remarque, et cela a sonné très juste : si vous n’expérimentez pas la gratitude dans votre vie, vous ne pouvez pas lire les signes des temps. La gratitude est une attitude fondamentale. Sans elle, c’est l’aveuglement. Si vous ne pouvez pas voir le bien avec reconnaissance, vous serez submergés par le mal. Et c’est pourquoi nous nous perdons fréquemment dans le pessimisme, le découragement et la frustration. Il faut toujours commencer par discerner le bien. Et pour voir le bien, il vous faut un sentiment de gratitude.

Pour commencer, il faut avoir chacun ce sentiment envers vous-même ; croire en vous, être reconnaissant de ce que vous êtes ; pour la personne que vous êtes ; une personne aimée et digne d’amour. Alors, vous pouvez reconnaître le bien dans n’importe qui, dans n’importe quelle situation. C’est tellement fondamental. Autrement, vous ne saurez pas comment regarder, et alors vous serez submergé par la stupidité des gens, la bêtise de notre monde, et vous vous découragerez… Ou bien, vous vous enfoncerez comme un sous-marin, avec un périscope, observant le spectacle à distance pour vous protéger ! La seule raison, la seule chose qui vous donne vraiment le pouvoir d’aller vers l’extérieur, c’est d’être reconnaissant et de croire en d’autres personnes.

Un œil critique

Tout peut être un signe des temps. Toute chose et le monde entier parlent de Dieu. Nous ne savons peut-être pas toujours comment l’interpréter. Il nous faut toujours recommencer à scruter le sens des choses avec une vision d’ensemble du monde.

Quand nous prenons un journal, nous pouvons y jeter un coup d’œil et nous demander : quel est le message ? C’est cela lire les signes des temps. Il est possible d’être conscientisé aux signes des temps en regardant les nouvelles, mais en les regardant d’un œil critique.

L’» œil critique », c’est un regard correcteur et efficace qui se pose sur les vrais problèmes, car il vous ouvre à des questions comme : de qui me viennent ces nouvelles ? Quels intérêts et quel programme servent-elles ? Qui sont les protagonistes et les positions en cause ? Quels intérêts financiers et économiques se cachent derrière ? Quelles sont les valeurs mises en avant ? C’est incroyable à quel point une évaluation critique peut nous rendre conscients de la manière dont nous sont présentées les nouvelles. Avant, on pensait avoir affaire à des nouvelles objectives ! Une fois sensibilisé, il vous devient presque intolérable de de lire ou regarder les nouvelles, parce que vous devenez attentif aux messages sous-jacents. Et malheureusement, la plupart du temps, ils sont négatifs et destructeurs.

En passant, un bon critère de discernement est de voir tout ce qui détruit la vie comme étant négatif et tout ce qui soutient la vie sous toutes ses formes comme étant positif. Vous pouvez en trouver d’autres, mais c’est la base. Notez le contraste : tout ce qui soutient l’abondance et la qualité de la vie, c’est positif ; tout ce qui va à l’encontre de cela, c’est négatif. C’est la voie de Dieu : là où est Dieu, là est la vie.

Liberté spirituelle

Ce n’est pas que vous allez facilement tout changer. Mais au moins, soyez libres de penser et de rêver. Rêver est d’ailleurs l’une des meilleures choses que nous puissions faire.

Il y a quelques années, je lisais un auteur socialiste qui déplorait le fait que le Parti socialiste n’offrait pas suffisamment de rêves. Que proposer, au-delà du « Grand Soir » de la chute du capitalisme, si tant est qu’il advienne ? Ce qui manque, disait l’auteur, c’est la contemplation. Ce dont nous avons besoin, c’est de moins de technologie et de plus de contemplation.

Je suis étonné de voir combien de personnes, dans des cercles laïques, cherchent la contemplation. Elles n’appellent pas cela ainsi, bien sûr. Mais ce qu’elles veulent vraiment, c’est être assez libres pour penser par-delà les « modèles standards » – c’est-à-dire par-delà les façons de penser imposées, normalisées, approuvées… Retrouver le pouvoir de penser par soi-même : c’est en cela que consiste principalement la contemplation – en cette libération de la pensée. Ce processus, nous le croyons – et c’est fondamental –, est la raison d’être de l’Esprit. L’Esprit a la capacité de faire éclater notre manière de penser. Alors n’ayez pas peur de rêver.

 

* Ce texte, traduit de l’anglais par Marco Veilleux, est une version abrégée et adaptée de deux conférences prononcées en 1976, publiées dans Open space, vol. 10, no 1, avril-mai 2018.

Les rites au cœur du lien social

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend