Relations septembre 2013

Lire entre les lignes de l'analphabétisme

Hervé Fischer

Lire et écrire à l’ère du numérique

L’auteur, artiste et philosophe, a publié plusieurs ouvrages dont Le choc du numérique (VLB, 2001) et CyberProméthée (VLB, 2003)

En plus de poser d’importants défis aux personnes ne sachant ni lire ni écrire, l’expansion des technologies de l’information et de la communication crée une nouvelle catégorie d’analphabètes : ceux du numérique. 

L’analphabétisme, considéré comme un problème de dysfonctionnement social méritant notre grande attention, n’était pas, à l’origine, un problème de pauvreté. Ce concept n’existait pas encore lorsque les aristocrates et le roi lui-même se targuaient de se faire faire la lecture à haute voix plutôt que de lire par eux-mêmes, et avaient un secrétaire pour écrire. On pourrait dire que c’est la généralisation de l’imprimerie qui a créé un analphabétisme inconnu des sociétés de communication orale. Et on notera que depuis l’invention de Gutenberg, en 1454, c’est-à-dire plus de cinq siècles plus tard, nous devons encore aujourd’hui compter avec un cinquième de la population mondiale qui serait analphabète à divers degrés. Le progrès est donc très lent, alors même qu’il met en jeu un mode d’inclusion sociale, d’égalité des chances et de développement individuel majeur. On peut dire que l’analphabétisme demeure un enjeu collectif prioritaire, alors que l’imprimé est devenu un mode de communication sociale omniprésent.
 
Les promesses du numérique
On a prétendu que l’avènement de la communication numérique et son essor fulgurant inaugureraient une « ère de nouvelle oralité » qui résoudrait de fait en partie le problème de l’analphabétisme, avec la fin annoncée du papier imprimé et la généralisation de la civilisation de l’image et du multimédia électronique. En effet, les écrans d’ordinateurs et de téléphones fonctionnent de plus en plus non pas avec du texte, mais avec des icônes qui sont facilement reconnaissables et utilisables, même par ceux qui ne savent pas lire. C’est le cas, par exemple, du Simputer, ce petit ordinateur commercialisé en Inde, qui se vendra bientôt pour 100 dollars, connectable à Internet, et qui comporte un écran tactile avec des icônes lui permettant d’afficher des menus compréhensibles à une population encore fréquemment analphabète et partagée entre près d’une vingtaine de langues différentes.
 
Il est vrai aussi qu’environ 20 % des êtres humains utilisent déjà un ordinateur et Internet, alors que la création du Web ne date que de 1995; 20 % en 20 ans, c’est très rapide et prometteur. Beaucoup plus rapide que le développement de la lecture et de l’écriture depuis 500 ans. Et il est raisonnable de prévoir que cet élan va continuer avec les nouvelles générations, les natifs du numérique, beaucoup plus enclins à adopter les nouvelles technologies que les immigrants du numérique, les générations déjà actives avant son émergence et qui peinent souvent à s’y adapter. Ce taux de pénétration mondiale pourrait atteindre les 50 % d’ici 50 ans, estime-t-on, moins par la généralisation des ordinateurs que par celle des téléphones mobiles intelligents.
 
Mais conclure que l’analphabétisme reculerait grâce au numérique est d’une naïveté consternante. D’abord, le développement du numérique atteindra un taux de saturation autour de 60 % à 70 % de la population mondiale en raison de la fracture économique, que des prévisions trop optimistes n’admettent pas volontiers aujourd’hui. Avec un revenu quotidien d’un ou deux dollars par jour, qui est encore le lot d’un milliard et demi de personnes (et qu’on ne se donne pas les moyens d’améliorer, bien au contraire, sous la gouverne du néolibéralisme), on voit mal comment cette limite pourrait être repoussée.
 
Il faut donc se méfier des gourous et des grandes sociétés de prévision payées pour nous annoncer un avenir radieux. Ils raisonnent selon la seule logique technocommerciale. Certes, cet « analphabétisme de seconde génération », comme on appelle l’incapacité à utiliser le numérique, et qui est aujourd’hui dû à la fois à l’écart générationnel et à la fracture économique, se résorbera en partie avec l’arrivée des nouvelles générations. Mais la fracture économique et sociale demeurera un facteur majeur d’analphabétisme, tant traditionnel que numérique.
 
Nous allons donc devoir faire face dorénavant à un double analphabétisme. Dans le nouveau contexte social d’économie du savoir et du numérique, économie dont on n’a cesse de nous dire qu’elle sera la locomotive de l’emploi dans nos sociétés postindustrielles, les analphabètes « traditionnels » sont en quelque sorte sommés de s’adapter, sous peine de se voir précarisés encore davantage, exclus d’une nouvelle économie dans laquelle ils partent dans bien des cas avec un double désavantage (car il faut tout de même savoir lire et écrire pour apprendre à maîtriser le numérique dans un cadre professionnel).
 
Société de l’écrit 2.0
En outre, même si on peut espérer que l’attractivité des nouveaux outils numériques, beaucoup plus ludiques et puissants que le livre traditionnel, incitera beaucoup d’utilisateurs analphabètes à se familiariser davantage avec eux, il faut bien admettre que, paradoxalement, le numérique est loin de créer une « société orale », comme le prédisaient certains gourous un peu naïfs. Il crée au contraire un usage beaucoup plus grand de la lecture et de l’écriture que ne le fit l’invention de Gutenberg. Ainsi, contrairement à ce qu’on affirme, on typographie du texte plus que jamais. Et force est de constater que nous n’avons jamais tant écrit ni tant lu qu’aujourd’hui. Nous passons quotidiennement des heures à naviguer sur Internet, à lire et à écrire des courriels et des messages sur nos écrans de téléphone, à clavarder, à rédiger et à envoyer des CV, à enregistrer et à lire des informations sur les plateformes des médias sociaux, à produire du contenu sur les sites Web 2.0, etc. On écrit plus sur Internet qu’on n’a jamais écrit sur du papier. Même les jeunes sont devenus hyperactifs, apprenant par nécessité à maîtriser un minimum d’orthographe, voire des codes savants d’écriture abrégée pour les messages « texto ». Tous les détenteurs d’un ordinateur disposent en fait d’une petite machine à imprimer. On estime à plusieurs milliards le nombre de claviers d’ordinateurs actifs sur la planète, incluant les claviers de téléphones et d’innombrables équipements et gadgets. La commande vocale demeure rare.
 
Alors qu’on nous disait que le livre disparaîtrait, les bibliothèques virtuelles sont en plein essor, proposant toujours des livres, certes numériques, mais désormais accessibles partout via Internet, y compris dans les campagnes ou en région éloignée. C’est par ailleurs en milliards de pages que l’on compte les sites Web. En bref, nous nageons, nous surfons, nous plongeons dans un océan de lettres et de mots. Paradoxalement, et contrairement à la prophétie de McLuhan nous annonçant la fin de la parenthèse Gutenberg et le retour de l’oralité du fait de la généralisation des médias électriques (il pensait alors au téléphone, à la radio, à la télévision), nous connaissons une deuxième phase du développement de l’alphabétisme. Beaucoup plus extensive que la première, celle-ci est encore plus immersive du fait de l’émigration massive des populations rurales vers les agglomérations urbaines, de la généralisation des services publics avec support papier ou numérique nécessitant de savoir lire et écrire pour avoir accès à sa propre identité civile, remplir d’innombrables formulaires pour payer ses impôts, obtenir une assurance, des services de santé et, finalement, gérer toute sa vie quotidienne, professionnelle et familiale dans des mégastructures bureaucratiques anonymes. Fini le temps où l’on pouvait régler tous ces problèmes oralement avec les chefs du village et avec ses voisins.
 
Mais le numérique n’est pas seulement un nouveau problème qui s’ajoute à l’analphabétisme traditionnel. Il est aussi une partie de la solution. Car il devient notre meilleur allié – y compris à l’école – pour réduire l’analphabétisme. Nous observons qu’il est un outil efficace de motivation des jeunes pour lire et écrire sur les médias sociaux. Il permet aussi, grâce à la séduction qu’il exerce sur eux – sa magie ludique – de ramener vers l’école des jeunes qui l’avaient quittée trop tôt, les décrocheurs rebelles à la pédagogie traditionnelle livresque et aux efforts qu’elle implique. Le numérique permet aussi, grâce à des didacticiels attrayants et efficaces, de faciliter le travail des enseignants et l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans les centres d’éducation pour les adultes. C’est la vertu du numérique d’offrir les moyens d’une nouvelle pédagogie interactive, ludique, multimédia et donc plus attrayante et certainement plus efficace pour aider les groupes sociaux défavorisés, jeunes ou adultes, à accomplir l’effort persévérant qu’exige nécessairement toute alphabétisation, et donc à accéder à l’inclusion sociale qu’exige la vie moderne.
 
Il demeure que le numérique n’est pas la baguette magique qu’on prétend et qu’il ne résoudra pas la fracture économique, cet écart souvent grandissant entre les riches et les pauvres que nous déplorons aujourd’hui comme toujours, et même plus que jamais dans la jungle du néolibéralisme qui prétend s’imposer à nous. Ce n’est pas une technologie qui aura ce pouvoir, même si elle est extraordinairement puissante. C’est du développement de notre éthique planétaire et de l’engagement de chacun, beaucoup plus déterminants, mais beaucoup plus incertains que le progrès de la technologie, que dépend l’avenir de l’humanité.

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