Relations Été 2023 / Culture

L’inhumaine chaîne alimentaire

Ressources
Réalisation et production : Hubert Caron-Guay et Serge-Olivier Rondeau
Production : Metafilms
Production : Les Films de l’Autre
Québec, 2021, 99 min.
Le documentaire Ressources s’ouvre sur un plan fixe : une usine de transformation de viande, la nuit, remplit tout l’écran. Ses lumières allumées, son stationnement rempli de voitures, le son constant de ses machines qui chasse le silence ; tant de signes d’une activité qui ne sait pas comment s’arrêter. L’heure et demie qui suit donne à voir tout ce qu’exige cette activité incessante, toutes les ressources dont elle a besoin pour ne pas s’arrêter. Or « être une ressource » ne va pas de soi. Le documentaire montre comment l’industrie de la viande au Québec s’approprie des corps d’humains, d’animaux et de végétaux afin de subvenir à ce que l’économie appelle pudiquement « la demande ».
Les cinéastes Hubert Caron-Guay et Serge-Olivier Rondeau, par leur approche de cinéma direct, suivent ainsi de près quelques individus, qui, habitués à leur présence, oublient la caméra. Celle-ci nous montre des personnes demandeuses d’asile qui cherchent à se faire embaucher par l’usine d’abattage Olymel. Nous les entendons raconter dans leur langue, l’espagnol, les raisons de leur venue au Québec, les violences subies et fuies, et leurs espoirs aussi, tant pour elles-mêmes que pour leur famille. Mais ce qu’on entend surtout, ce qu’on voit, ce sont tous les dispositifs qui les destinent à franchir les portes de l’usine pour devenir une « ressource » pour elle.
Il y a d’abord la contrainte linguistique et la nécessité de « payer le loyer ». L’une et l’autre placent ces personnes face à un choix restreint d’emplois, les poussant à se tourner vers des compagnies qui, elles, recherchent une main-d’œuvre docile acceptant de subir le rythme effréné de la chaîne de production. Ensuite, il y a tout ce qu’on fait miroiter aux travailleuses et travailleurs immigrants. Par exemple, on les voit accueillis à Louiseville par un agent de liaison hispanophone faisant l’éloge du village, leur parlant de la disponibilité immédiate d’appartements, de bonnes conditions de travail et salariales, de retraite, de l’existence d’une communauté hispanophone d’accueil. Finalement, il y a le processus de détermination du statut des demandeurs d’asile, toujours incertain. En plus des raisons objectives qui les poussent à fuir leur pays d’origine, ces personnes comprennent que ce qui comptera aux yeux des juges chargés de leur dossier, ce sont aussi les « preuves » de leur volonté de s’intégrer : l’apprentissage du français et un travail stable. Ainsi, l’incapacité linguistique, les contraintes économiques, les promesses de recruteurs et un statut migratoire précaire réussissent ensemble à capturer des corps et à les guider vers l’usine, vers un travail répétitif et épuisant qui les déformera en quelques mois à peine.
Le documentaire croise la destinée de ces corps humains dans l’usine d’abattage avec le sort fait aux corps d’animaux promis à la mort. On y voit des scènes de la vie quotidienne d’animaux dans une ferme. La caméra nous montre par exemple, durant de longues secondes, une vache qui met bas et son veau nouveau-né tout tremblotant qu’elle lèche affectueusement. La scène serait belle s’il nous était possible d’ignorer que cette naissance n’est rien d’autre qu’une occasion manufacturée afin de prolonger l’activité de l’usine et de permettre à la compagnie d’engranger des profits faramineux.
Ce destin croisé d’humains et d’animaux coïncide aussi avec celui des terres qu’on cultive jusqu’à épuisement afin de nourrir ces bêtes déjà condamnées. Deux travailleuses migrantes qui envisagent de s’installer à Louiseville s’étonnent en voyant du maïs partout. Mais vite, on constate que là où il n’y a pas de maïs, les terrains ternes de l’usine prennent toute la place. On revient alors à la scène d’ouverture : une usine qui remplit tout l’espace, qui engouffre tout, sans arrêt.
Si le documentaire réussit de manière brillante à mettre en scène l’assujettissement des corps humains et animaux, l’exercice apparaît moins abouti pour ce qui est des corps végétaux, les scènes mettant en valeur la vie végétale volée étant trop peu nombreuses. Ce bémol a toutefois le mérite de poser une question de méthode pertinente : comment filmer un corps végétal afin de faire apparaître et sentir sa servitude et la domination qui s’exerce sur lui ?



