Relations Été 2022 / Dossier

L’ingratitude, le parti pris des Dépossédés
À la gratitude attendue des dépossédés par les spoliateurs répond l’ingratitude de la révolte et de la dignité. Si la gratitude ne leur est pas étrangère, elle ne peut être qu’inaudible aux avides qui l’exigent comme une reconnaissance de leur pouvoir.
L’auteure est écrivaine
La gratitude serait de ces « choses » subtiles, que l’on porte et nourrit au-dedans de soi. Elle nous alimente à son tour, engendrant des sentiments tels que la joie, ou encore le bonheur qui, selon le philosophe Alain, n’est fait que de « petites choses ».
Mais il existe un bien triste monde, d’où serait absente toute notion ou compréhension de la nature réelle de ces « petites choses » propres à fabriquer le bonheur. Une approche anthropologique permettrait sans doute d’appréhender le pourquoi d’un tel manque, d’en saisir l’origine et le sens. Elle mettrait sans doute en lumière le fait que ceux et celles qui n’ont jamais eu accès ni aux grandes, ni aux petites choses, particulièrement celles présentées comme subtiles, ne pourraient même imaginer en quoi consisterait la gratitude.
Il appert que ce bien triste monde, espace de déshumanisation et d’invisibilisation, est constitué de territoires auxquels la justice et l’équité ont toujours tourné le dos. Ce monde a émergé d’un creuset de violences multiformes, de misères et de privations.
C’est là que végètent des millions de femmes, d’hommes et d’enfants, dans un dénuement et une invisibilité qui, plus souvent qu’autrement, suscitent mépris et indifférence chez ceux qui naissent avec la certitude qu’ils sont à l’origine du monde, du vrai monde, celui des nantis, créé exclusivement pour eux.
Dans son imparable générosité, le dépossesseur n’éprouve aucune gêne à réclamer des Dépossédés paroles de gratitude et aveux de reconnaissance infinie pour l’accès permis au progrès, à la civilisation, à la démocratie — ou ce qu’il considère l’être.
D’une génération de nantis à l’autre, l’invisibilisation du bien triste monde s’amplifie, se peaufine. Elle permet aux possédants avides qui érigent leur vrai monde de poursuivre, sous différentes formes, les croisades assassines garantes de leur suprématie et donc du droit absolu de tout dompter, tout ordonner, tout gérer, tout s’approprier et tout détruire quand l’envie leur en prend et que leurs intérêts sont en jeu.
Quant à celles et ceux du bien triste monde, qui n’existent que par les ravages permanents de l’invisibilisation, ils arrivent au monde, tout comme les premiers, une génération après l’autre, mais ils sont démantelés d’avance. Floués par le système, ils essaient de survivre, privés de tout, même de l’indispensable. [1]
À force de violences et de privations, vient un jour où ils n’ont d’autre choix que de se mettre en route vers un ailleurs, avec l’espoir de trouver, au bout de leur chemin, ce quelque chose, petit ou grand, qui donnerait un sens à leur condition d’êtres humains.
D’un territoire hostile à l’autre, ils vont, parcourant des distances inimaginables, traversant parfois tout un continent. Il leur arrive, de plus en plus, de livrer leur espérance aux caprices des océans. Tâtonnant, titubant, ils cherchent en vain, cherchent sans cesse, la fin d’un chemin qui se révèle n’être qu’un étroit tunnel. Mais l’espoir en eux pèse autant que leur courage. Ahanant sous le poids des larmes et des désillusions, ils avancent. Ils n’ont par chance, pour tout bagage, qu’une simple étiquette, celle où se trouve gravé, en lettres indélébiles, ce mot effroyable : Dépossédés[2].
La grande Histoire, écrite pour et par les spoliateurs, n’a jamais manqué de tribuns. Selon la perspective qui est la leur, ceux-là ont toujours su faire preuve d’ingéniosité et même, estiment-ils, de grandeur d’âme. C’est ainsi qu’ils ont accolé à tous ces floués une identité commune : Dépossédés ; label octroyé à tous les benêts qui ont commis la faute de se laisser dépouiller. Il en est ainsi du peuple palestinien, dont on présente souvent et outrageusement le territoire confisqué comme un espace entièrement vide au moment où débarquèrent les envahisseurs.
Dans son imparable générosité, le dépossesseur n’éprouve aucune gêne à réclamer des Dépossédés paroles de gratitude et aveux de reconnaissance infinie pour l’accès permis au progrès, à la civilisation, à la démocratie – ou ce qu’il considère l’être – et, bien entendu, reconnaissance pour la langue imposée.
Mais le Dépossédé, qui porte toute son existence tel un bras en écharpe, trimbale aussi un « en soi », plein à ras-bord de frustrations. Il ne dispose d’aucun espace destiné à accueillir, célébrer, faire rayonner la gratitude tant réclamée.
Les terres, contrées, hameaux, villages, forêts où il se terre, les rivages qui reçoivent les corps inanimés de ceux et celles que l’océan n’aura pas réclamés, les tentes qui lui servent de refuge pour abriter sa désolation, refusent, avec la plus grande violence, l’empreinte de ses pas. Sa vie entière, un terrain d’amertume où ne peut croître nulle chose – visible ou invisible – comparable à la gratitude.
Cet « en soi », cet humus, qui aurait pu lui permettre, ainsi que le dit la chanson, de cultiver, en juillet, comme en janvier, la « rose blanche » de la gratitude, n’arrive à produire qu’une plante vénéneuse et combien disgracieuse, la bien nommée Ingratitude. Dans son univers de Dépossédé, n’existe rien, nul concept, qui serait le pendant de la gratitude. Son « en soi » ne se révélera donc fertile que pour nourrir son Ingratitude, hautement décomplexée.

Né dans le dépouillement, le Dépossédé moisit à l’ombre de l’invisibilité et ne ressent qu’une faim indicible : celle de la justice. S’il n’existe pas de mots pour la décrire, cette faim, elle, s’affiche sur ses traits chiffonnés, s’inscrit en lettres capitales dans ses yeux hagards, s’agite dans l’estomac distendu de ses rejetons, grouille dans la broussaille de leurs cheveux rougis et sur leurs membres déformés et, surtout, vorace, elle guette leur futur.
Omniprésente, cette faim est une hydre, elle fouette, torture, laisse sans répit le Dépossédé. Commandeur et bourreau, elle envahit son « en soi », l’assaille, lorsque le déprédateur le met face aux injonctions tenaces, le sommant de déclarer l’effacement total et sans conditions des crimes, par lui, commis.
Siècles après siècles, du haut de son impudence, il justifie ou réfute : rapts, vols, pillages, banditisme, mauvais traitements, viols, tueries, pratiques génocidaires, mensonges éhontés, territoires confisqués, guerres larvées, guerres de basse intensité, guerres qui ne disent pas leur nom, frappes chirurgicales, assassinats dits collatéraux. Siècles après siècles, il nie : avoir fourni les armes aux mains de générations d’enfants sacrifiés ; avoir condamné tant et tant d’autres au travail forcé ; usurpé jusqu’à l’essentiel de ce qui leur revient de droit, au nom de la dignité humaine ; sans oublier tout ce que l’on ignore volontairement, ce qui est occulté, ce dont le poids est si lourd qu’on n’ose le soulever.
En un mot, celui qui dépouille avec tant de violence, réclame du Dépossédé l’emploi d’un subterfuge nommé gratitude pour lui permettre de sceller sous les dalles de l’oubli une mémoire qu’il juge ingrate.
L’obstination est réciproque. Les Dépossédés affirment pour leur part ne rien posséder d’autre que des mots servant à mettre en pièces les défroques dont s’affublent les experts en plaidoyers malhabiles et leurs complices. Ils n’intègreront jamais les vocables conçus pour échafauder des simulacres de justice ou de réparation. Leurs paroles refusent de se travestir. Elles ne serviront pas d’admonestations pour contraindre les leurs à concocter des parodies de pardon au profit de bourreaux incapables de repentir.
Il sait quand même bien, le Dépossédé, que, dans un univers exempt de receleur, le voleur a bien du mal à survivre et à perpétrer ses méfaits. Mais le rapport de force, régi par la puissance due à toute cette richesse mal acquise et à son corollaire, la violence sous toutes ses formes, lui laisse bien peu de marge.
Au bout du tunnel, les barbelés. Le garrot se resserre. Un peu plus loin, cet autre monde. Le Dépossédé le devine, tout en apparence, un lieu où la gratitude paraît aussi simple qu’un jeu d’enfant. Il suffit d’emprunter le chemin qui permet de mettre à plat l’ego, de creuser une fosse pour la dignité ; de sacrifier la mémoire pour un plat de lentilles, le temps de prononcer deux syllabes, cinq lettres : merci. C’est avec cette facilité que les receleurs apportent, sans état d’âme, leur contribution à l’édification des forteresses de l’oubli.
Bien plus complexe est l’Ingratitude. Les personnes qui, malgré elles, l’ont reçue en héritage, n’ont qu’un seul et unique chemin où s’engager, une seule et unique voie : par terre ou au gré des flots, ce tunnel obscur, chemin raboteux, où chaque pierre coupante, chaque ornière pleine de boue nauséabonde, rappelle aux Dépossédés qu’ils n’auront jamais droit à l’amnésie.
[1] « En 1825, l’État français imposa [à Haïti] une dette considérable (300 % du PIB haïtien de l’époque) afin de compenser les propriétaires français de leur perte de propriété esclavagiste. Menacée d’invasion, l’île n’eut d’autre choix que d’obtempérer et de rembourser cette dette, que le pays traîna comme un boulet jusqu’en 1950, après moults refinancements et intérêts versés aux banquiers français et états-uniens. » Ce tribut inique est évalué à « 30 milliards d’euros d’aujourd’hui, sans compter les intérêts ». Voir Thomas Piketty, « Affronter le racisme, réparer l’histoire », Le Monde, 16 juin 2020.
[2] Plus de 82,4 millions de personnes dans le monde ont été forcées de fuir leur foyer en 2020. Parmi elles, 26,4 millions de réfugiés dont plus de la moitié a moins de 18 ans. Il existe aussi des millions de personnes apatrides qui ont été privées de nationalité et d’accès aux droits élémentaires comme l’éducation, les soins de santé, l’emploi et la liberté de circulation. Source : Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Tendances mondiales 2020 du HCR [en ligne].



