Relations septembre 2001

La sexualité interdite?

Françoise Nduwimana

L’industrie du sexe

Trafic sexuel, esclavage sexuel, prostitution… bien qu’elles requièrent des nuances, ces expressions reflètent souvent une même réalité. Et c’est peut-être parce qu’elles ont en commun l’exploitation du sexe, c’est-à-dire son asservissement et sa réduction à une fonction mécanique et marchande, qu’elles se confondent. Il est pourtant important de les distinguer, car de cette distinction décou­lent des mesures de prévention et de répression différentes.

La notion de trafic sexuel fait davantage référence aux réseaux criminels organisés ou à des organisations il­li­cites dont les victimes sont en quelque sorte des pri­son­nières. Elle est souvent comprise sous son aspect transrégio­nal ou transnational, et devient donc étroitement liée au tourisme sexuel et aux migrations forcées, dont le recrutement repose essentiellement sur de fausses promesses et sur des activités criminelles (fausses adoptions, faux mariages, etc. ). Il va de soi que la question des frontières devient alors incontournable dans la recherche de solutions.

Le phénomène d’esclavage sexuel, quant à lui, est généralement relié à une situation de conflit armé ou de guerre civile, mais il ne s’y limite pas. Le viol et la prostitution forcée y sont étroitement reliés. L’esclavage sexuel, dans le cas d’un conflit armé, suppose l’existence d’une structure de contrôle. Ce fut le cas de l’armée impériale japonaise qui, durant la Deuxième Guerre mondiale, avait inclus, dans ses opérations de guerre, l’esclavage sexuel de plus de 200 000 femmes asiatiques, communément surnommées « femmes de réconfort ». En plus du droit humanitaire international que constituent les quatre conventions de Genève, la Cour pénale internationale, si elle entre en fonction, offrira un cadre de répression du crime d’escla­vage sexuel.

L’âge des victimes, leur sexe, les contextes sociaux, culturels, politiques et économiques dans lesquels les phé­no­mènes se déploient constituent d’autres dimensions sans lesquelles l’analyse risque d’être biaisée.

Quand l’exploitation sexuelle implique des enfants et des mineurs (d’après l’ONU, ils sont plus de 3 millions), elle viole la convention relative aux droits de l’enfant, particulièrement son protocole facultatif qui prohibe la vente d’enfants, la prostitution et la pornographie infantile. Entre autres mécanismes de répression internationale, on peut mentionner l’entente signée à Stockholm, en 1996, qui vise autant la pédophilie que le tourisme sexuel impliquant des enfants.

La question du sexe des victimes est aussi fondamentale. Il n’y a pas l’ombre d’un doute que les femmes et les fillettes cons­tituent au moins 80 % des victimes de la prostitution mondiale. En témoigne la nature des mesures internationales adoptées pour essayer de juguler le problème : la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes; le protocole de la convention internationale sur le crime organisé, spécifique au trafic des personnes, dont celui des femmes et des enfants, etc.

Toutefois, si la perspective féministe s’impose, elle ne doit pas voiler l’autre facette du phénomène. La prostitution masculine et la pédophilie impliquant de jeunes garçons sont deux réalités suffisamment inquiétantes pour ne pas en sacrifier les victimes sous prétexte que leur nombre est moins imposant. À ce sujet, on ne peut que déplorer l’absence de cadre de réflexion, tant local qu’international.

Malgré ces quelques nuances, force est de constater une similitude majeure : écarté de son champ symbolique et réduit à une monnaie d’échange ou à un instrument de domination, le sexe perd sa fonction de sens. Il devient lieu de triomphalisme, de domination et de pouvoir. Il croule sous l’assujettissement. Il n’y a donc pas lieu de parler de liberté, comme plusieurs sont tentés de le faire. Si, à travers les expressions de trafic et d’esclavage sexuels, il est facile de décoder l’assujettissement des victimes, il en va tout autrement de la prostitution qui, elle, se prête à deux lectures possibles jouant sur la liberté d’y consentir ou non et comportant forcément le risque d’en fausser le débat.

Pour justifier la pratique, les tenanciers du marché du sexe – et les personnes prostituées elles-mêmes parfois – invoquent le principe libertaire ou la notion de choix. Ceci soulève la question, non réglée, de l’interprétation et de l’exercice des li­bertés individuelles.

Cependant, réfuter de tels arguments est une chose; vouloir imposer avec empressement et de façon univoque la proscription de la prostitution en est une autre. Dans les rangs féministes, et cela reflète assez bien l’opinion publique, les positions sont campées : doit-on criminaliser la prostitution ou l’encadrer?

La prostitution repose sur des causes structurelles. Elle est fille de la pauvreté, et dans une certaine mesure, fille du patriarcat. Elle résulte des inégalités sociales dont on ne peut aujourd’hui saisir l’ampleur qu’en interrogeant les contextes socio-économiques, les rapports homme/ femme et Nord/Sud. Affirmer cela ne veut pas dire cautionner sa pratique. C’est jeter les bases d’une lecture structurelle, condition sine qua non d’une recherche de solutions durables.

Il est en effet important de comprendre qu’il ne suffit pas de décréter l’abolition de la prostitution pour en découdre dé­finitivement. Dans plusieurs pays du Sud, la prostitution est clandestine ou infor­melle. Les femmes qui s’y adonnent sont doublement victimes de l’ostracisme so­cial, de la répression policière et de l’exploi­tation de leurs clients. Criminaliser la pros­­­titution sans mesures d’intégration so­ciale reviendrait à criminaliser ces femmes et non le système.

Encadrer la prostitution ne signifie pas en cautionner l’exis­tence. Il semble clair que l’opération vise avant tout à protéger les personnes prostituées de diverses formes d’abus et qu’il n’y a pas lieu d’opposer cette initiative à des mesures de court et de long terme visant à les sortir de cette situation.

À trop chercher une réponse simple et univoque, alors que la complexité du phénomène est loin de s’y prêter, on court un certain nombre de risques. Dans des pays où le corps de la femme est considéré comme le réceptacle de l’honneur fami­lial, l’infidélité est sciemment confondue avec la prostitution. Des milliers de femmes sont tuées ou torturées, chaque année, non sur fond de vérité mais de soupçon reposant sur des relations illicites auxquelles elles se seraient livrées. Dans pa­reilles situations où, même quand elle existe, la loi est rendue caduque par la tradition, c’est moins d’abolition théorique de la prostitution dont la société a besoin que de mesures éducatives visant à libérer le sexe de l’arbitraire patriarcal et des inéga­lités sociales. 

La sexualité interdite?

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