Relations mars-avril 2018

David Sanschagrin

L’indépendantisme québécois en reconfiguration

L’auteur est candidat au doctorat en science politique à l’Université du Québec à Montréal

 

Depuis 1976, le système partisan québécois est marqué par une alternance au pouvoir entre le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ). Or, la tendance lourde dessinée par les sondages des derniers mois verrait le PQ supplanté par la Coalition avenir Québec (CAQ) comme gouvernement en attente. Il ne faut pas s’en étonner : lorsque le PQ met en veilleuse la souveraineté, son aile droite se vide pour rejoindre les rangs de la CAQ, au conservatisme culturel plus assumé. Après tout, le mouvement nationaliste plonge en partie ses racines dans la droite catholique et corporatiste. Ce n’est que la souveraineté qui a pu la fédérer avec les forces nationalistes progressistes.

L’Alliance laurentienne, premier parti indépendantiste, revendiquait dès 1957 la « souveraineté » de la « République de Laurentie ». Ce projet théologico-politique s’opposait à l’ordre colonialiste canadian et aspirait à la survivance de la « race » canadienne-française ainsi qu’au maintien de sa « mission catholique et française ». Cette nation s’épanouirait dans une économie corporatiste où l’État s’assurerait que tous les organes travaillent au bien commun.

Or, ce nationalisme s’est révélé déphasé dans le Québec des années 1960 qui lançait un projet de modernisation sociopolitique animé par deux courants nationalistes. Le premier, indépendantiste et socialiste, prenait appui sur le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) qui, dès 1964 sous Pierre Bourgault et André d’Allemagne, défendait un projet de société conjuguant indépendance, égalité sociale et démocratie forte.

Le second, néo-nationaliste et majoritaire, était présent au PLQ (sous Jean Lesage, Robert Bourassa et Claude Ryan), au sein de l’Union nationale (sous Daniel Johnson) et au PQ. Désormais balisé par la langue et le politique, le néo-nationalisme proposait une identité plus inclusive et valorisait l’affirmation nationale du Québec (par une autonomie forte ou encore par la souveraineté-association). Mais il reprenait l’idée conservatrice d’une économie néo-corporatiste, incarnée notamment dans les sommets tripartites (État, patronat et syndicats) devant produire un consensus national.

Le néo-corporatisme de la Révolution tranquille promouvait le bien commun et légitimait les syndicats, mais étouffait les antagonismes de classe au nom de l’intérêt national : développer les affaires et la finance francophones. Le bien commun était à la remorque des avancées de la bourgeoisie. Dans le contexte keynésien, la nouvelle bourgeoisie (Québec inc.) s’est « co-construite » avec l’État. La population bénéficiait alors du développement de l’État social et le gouvernement jouissait d’une position de force dans ses rapports avec l’État canadien.

La morosité économique et l’échec référendaire de 1980 ont toutefois mené au repli national et au néolibéralisme, en lieu et place d’une politique d’affirmation. Dès lors, le corporatisme oublia l’idée de bien commun, la bourgeoisie s’opposa à l’État social et, avec la mise en veilleuse de la souveraineté, on assista au déclin politique du Québec dans le Canada. La deuxième défaite référendaire accentua ces tendances lourdes. D’ailleurs, le Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996, qui légitima la gouvernance austéritaire du gouvernement Bouchard, est un exemple paradigmatique de ce nouveau contexte, qui a exacerbé le conservatisme culturel.

Si le nationalisme conservateur est passé sous l’écran radar après 1960, il ne faut pas oublier que le PQ provient de l’union, en 1968, de dirigeants libéraux (René Lévesque), de hauts fonctionnaires (Bernard Landry) et d’un parti conservateur et catholique (le Ralliement national). Ce groupe hétéroclite rejetait le radicalisme du RIN et s’opposa à l’influence des rinistes qui intégrèrent le PQ, formant son aile gauche (participationniste) qui lui rappelait constamment l’importance d’un projet de société.

Lorsque Lévesque lança la première vague austéritaire et accepta le « Beau risque », l’aile participationniste quitta le PQ au profit de l’aile droite et d’un état-major pragmatique. Le PLQ connut un virage similaire après Bourassa : il devint résolument canadianiste et lia le développement économique du Québec au déclin de l’État social et au progrès de la bourgeoisie. Ainsi, depuis 1996, péquistes et libéraux s’entendent bizarrement sur une gouvernance austéritaire plus (PQ) ou moins (PLQ) revendicatrice face à l’État canadien.

Face à la dissolution du politique dans l’économique et au repli national, les nationalistes conservateurs proposent, comme « sortie de secours », une politique populiste de renouvellement culturel de la nation (résumée par le « Nous ») jugée en déclin sous les assauts (élitistes) de la mondialisation, du multiculturalisme canadian et de l’immigration.

Paradoxalement, le néolibéralisme corporatiste et le nationalisme conservateur s’opposent, se nourrissent et se juxtaposent dans un cocktail toxique, qui enflamme la division sociale (entre le « Nous » et les « Autres », entre classes sociales) et pourrit le débat public. Dans ce contexte, la promotion sans compromis de l’indépendance semble la seule voie prometteuse pouvant fédérer les nationalistes autour d’un projet de société et d’une vision plus inclusive de la nation.

Tumultes politiques : décoder les temps présents

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend