Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Martin Bellerose

L’héritage de Thomas Merton

L’auteur est directeur de l’Institut de pastorale des Dominicains à Montréal

 

Cet homme de prière et de solitude fut et continue d’être une source d’inspiration et d’engagement social et politique.

 

Cinquante ans après sa mort survenue le 10 décembre 1968, Thomas Merton fait encore et toujours parler de lui. Figure à la fois aimée, admirée et controversée du catholicisme américain, le moine trappiste suscite encore beaucoup de discussions, de débats, de réflexions et ô combien de mémoires de maîtrise et de thèses doctorales.

Chrétien atypique et d’avant-garde, sa vie et son œuvre sont toujours aujourd’hui des sources d’inspiration. Né en France en 1915 d’un père néozélandais et d’une mère américaine qui s’étaient rencontrés à Paris quelques années auparavant, il a grandi dans une famille de tradition anglicane. Or, en 1941, ayant choisi le catholicisme, il entre à l’abbaye trappiste de Gethsemani, au Kentucky, où il sera ordonné prêtre en 1949. C’est tout juste un an avant, soit en 1948, que sera publiée son autobiographie La nuit privée d’étoiles, qui connut un retentissant succès et inaugura une œuvre abondante. Il aura en tout publié une soixantaine d’ouvrages et écrit plus d’une centaine de poèmes.

Des décennies plus tard, même si le monde a bien changé depuis le temps où Merton écrivait et militait, ce dernier n’a rien perdu de sa pertinence. Pour lui, s’engager socialement et être moine n’était pas une contradiction. Même si aujourd’hui beaucoup auront tendance à croire que le moine fuit le monde, qu’il s’en déconnecte, il n’en est rien. Dans une lettre adressée à Jean XXIII, datée du 10 novembre 1958, Merton écrit : « Il me semble que comme contemplatif, je n’ai pas à m’enfermer dans la solitude et perdre tout contact avec le monde ; au contraire ce pauvre monde a droit à ma solitude… »

Merton a aussi été important dans l’histoire du dialogue interreligieux. Son intérêt pour les spiritualités d’Asie et, en particulier, pour le bouddhisme zen, l’a amené à chercher toujours davantage à comprendre sa propre spiritualité et comment elle se traduisait dans la vie monastique. De voir l’autre religieux non pas comme quelqu’un de simplement différent mais comme quelqu’un avec qui on peut partager un amour pour sa foi compte très certainement parmi les importants legs du moine trappiste.

Bien sûr, il a aussi laissé en héritage son militantisme contre la guerre du Vietnam, son engagement pacifiste et non-violent, son écologisme et son appui au mouvement pour les droits civiques aux États-Unis. Il aura été un homme de son temps, bien ancré dans les réalités et les enjeux de son époque, tout comme il est aussi un maître spirituel pour notre temps.

Mais son legs se mesure aussi à l’aune de tous ceux et celles qui s’en sont inspirés et qui ont été influencés par lui. C’est le cas, entre autres, du prêtre-poète-moine-révolutionnaire nicaraguayen Ernesto Cardenal, qui fut aussi nommé ministre de la Culture du Nicaragua en 1979, dans le premier gouvernement sandiniste, avec deux autres prêtres : son frère, Fernando Cardenal, et Miguel d’Escoto, qui furent respectivement ministre de l’Éducation et ministre des Affaires étrangères.

Ernesto Cardenal, aujourd’hui âgé de 93 ans, est entré à l’abbaye de Gethsemani à la fin des années 1950 alors que Thomas Merton était maître des novices. La relation qu’il nouera alors avec lui sera déterminante. Après avoir dû quitter l’abbaye quelques années plus tard pour des raisons de santé, il fondera en 1966 au Nicaragua la communauté de Solentiname, inspirée de la conception de la vie monastique de Merton et qui jouera un rôle important dans la lutte contre la dictature de Somoza. Le moine nicaraguayen dira à cet effet : « Merton m’avait dit bien des fois que la vie contemplative doit être politisée ». C’est un peu ce qu’il laisse en héritage : la vie spirituelle et le choix de vivre dans une communauté monastique ne sont en rien une fuga mundi – une fuite du monde –, elles exigent au contraire toutes deux d’être connectées sur le monde et sur notre temps.

Les rites au cœur du lien social

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