Relations décembre 2008
L’Exposition internationale de Saragosse
L’auteure est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa
L’Exposition internationale de Saragosse, tenue en Espagne du 14 juin au 14 septembre 2008, portait sur le thème « Eau et développement durable ». Elle était conçue par ses organisateurs comme « la célébration internationale d’une relation féconde existant entre l’eau et les communautés humaines, dans un projet global, efficace et solidaire. » À la différence des expositions universelles, les expositions internationales sont en effet thématiques. Elles ont lieu tous les cinq ans et ont vocation de présenter au grand public des progrès, réalisés ou prévus, de l’activité humaine. Plus de cent pays, organisations internationales, régions, ONG y étaient représentés, mais pas le Canada ni le Québec.
On sait bien que généralement, ces expositions ressemblent plus à des foires commerciales qu’à autre chose. À cet égard, Saragosse ne faisait pas exception : de nombreux pays ont profité de l’occasion pour « vendre » leurs attraits touristiques, sans véritable lien avec le thème choisi. Plusieurs pavillons présentaient, par ailleurs, avec une créativité remarquable, différents aspects des défis relatifs à l’eau et de notre relation à cette ressource vitale, avec les mêmes faiblesses toutefois que l’on connaît à ce type d’événements : une information trop statique et foisonnante pour que les visiteurs en retiennent véritablement les multiples dimensions.
Deux innovations méritent d’être soulignées : la Tribune de l’eau, qui se voulait « l’organe de réflexion » en complément de l’offre ludique et culturelle de l’Exposition internationale; et le Phare, dont la conception relevait entièrement de l’initiative de groupes citoyens – une première à une exposition internationale.
Il faut dire que la ville de Saragosse et la région de l’Aragon, dont elle est la capitale, ont été le lieu de débats intenses autour des enjeux de l’eau. C’est notamment à Saragosse que s’est amorcée, il y a quelques années, la contestation de la population espagnole contre le Plan hydrologique national que voulait mettre en place le gouvernement Aznar. Celui-ci prévoyait de nombreux barrages et détournements de cours d’eau dans ce pays confronté, très clairement, à un usage abusif de ses ressources en eau, notamment pour la production agricole sous serres.
Cette vaste mobilisation populaire avait donné lieu à des manifestations impressionnantes, notamment la Marche bleue (<www.rivernet.org/general/marchebleu/index_f.htm>), visant à convaincre les autorités européennes de ne pas financer ce plan. Les autorités de Bruxelles se sont ainsi retrouvées devant une situation inédite : une population mobilisée pour s’opposer à son financement! À la suite de quoi, les instances européennes ont imposé, pour la première fois, comme condition au financement d’un de ses États membres, que l’Espagne se soumette aux questions non seulement des experts de la Commission européenne, mais également des experts universitaires que les groupes citoyens avaient pris soin d’interpeller et de mobiliser. Cette implication des universitaires n’a d’ailleurs pas été que ponctuelle. Prenant conscience de l’importance de plus en plus grande de l’expertise dans les débats démocratiques, ceux-ci ont mis sur pied une structure permanente de coopération universitaire au service des citoyens : la Fondation pour une nouvelle culture de l’eau (<www.unizar.es/fnca/index3.php?pag=11&id=3>), qui a été des protagonistes du pavillon des initiatives citoyennes.
D’ailleurs, plusieurs de ces experts de différents champs de recherche ont participé à l’autre innovation de l’exposition de Saragosse, la Tribune de l’eau. Pendant tout l’été, des propositions et des solutions pour mettre un terme aux crises de l’eau ont été présentées et discutées dans le cadre de semaines thématiques, d’agora et d’événements parallèles.
Dans un tel contexte, on pouvait bien sûr trouver de tout : des représentants des grandes multinationales de l’eau aux responsables politiques, en passant par les grandes figures de luttes sociales telles que Riccardo Petrella, Marina da Silva et Vandana Shiva. Si les organisateurs de la Tribune ont réussi le pari de rédiger une Charte de l’eau de Saragosse (<www.expozaragoza2008.es/docs/repositorio/TribunaDeAgua/docs_pdf/cartazgz-fr.pdf>), on ne s’étonnera pas que ce document n’ait rien de révolutionnaire ou même de vraiment novateur. L’expérience a cependant procuré aux visiteurs un espace qui les conviait à dépasser, pour une fois, leur rôle de spectateur et de consommateur, typique de ce genre d’événement. Même si les débats ont mis en lumière, pour des millions de personnes, la gravité de la situation, comment ne pas être choqué par le fait qu’ils ont eu lieu dans le cadre d’une exposition qui a engouffré des sommes faramineuses pour sa réalisation?


