Secteur Revue Relations

DOSSIER : Que vive la langue!

L’exploitation sexuelle d’enfants : basta!

Par : Arnaldo Zenteno, s.j.
L’auteur est membre de l’équipe d’animation de Proyecto Samaritanas – Comunidades eclesiales de base, au Nicaragua, <samaritana.multiply.com>
 
 
Au Nicaragua, le phénomène que l’on nomme, à tort, prostitution infantile fait partie de la vie quotidienne. Je dis à tort parce qu’un garçon ou une fille ne se prostitue pas : on les prostitue et on les exploite à des fins mercantiles.
 
Qui n’a vu, dans nos villes, dans nos rues, des fillettes et des adolescentes maquillées comme des marchandises sexuelles mises en vente pour des hommes qualifiés du nom inoffensif et quasi élégant de clients? Ces derniers les emmènent dans une auto de luxe, une camionnette, un hôtel minable ou une ruelle obscure. La place de la ville coloniale de Granada grouille de ces adolescentes qui, à la vue de tous, sont abordées par les touristes nationaux et étrangers.
 
Devant cette réalité, beaucoup disent : « pauvres elles! ». D’autres les jugent et les méprisent, tenant pour acquis que cette vie dégradante leur plaît. Il ne leur vient pas à l’esprit qu’elles ont été abusées et violées, et très souvent par leurs proches. Que ce sont parfois leurs propres parents qui les jettent à la rue pour leur faire rapporter de l’argent, et que c’est la misère qui les y conduit. Sans parler de la culture machiste…
 
La passivité de la société devant ce phénomène est très grave. C’est pourquoi, nous, chrétiens et chrétiennes de communautés ecclésiales de base des quartiers populaires, avons voulu changer les choses. Nous ne nous sommes pas contentés d’un accompagnement personnel auprès de ces fillettes et adolescentes, par ailleurs essentiel. Nous avons aussi voulu agir publiquement et socialement contre l’indifférence. En collaboration avec un réseau de six organisations et une ONG italienne, nous avons lancé une campagne à l’échelle nationale : le Projet Samaritaines.
 
Cette campagne consiste, en premier lieu, à aborder avec tendresse et respect les filles dans la rue, sans les juger ni les condamner. Nous échangeons et rions avec elles. Nous leur offrons parfois des préservatifs, des brochures sur leurs droits, sur les maladies transmises sexuellement ou le sida. Ou encore, tout simplement, nous leur exprimons des mots d’amour et d’espérance. Nous les invitons aussi à aller au centre de jour où elles seront accueillies chaleureusement et, si elles le désirent, trouveront le soutien d’une psychologue. Beaucoup de ces jeunes filles, en effet, traînent des blessures profondes de leur petite enfance ou des traumatismes plus récents causés par l’exploitation sexuelle. Une travailleuse sociale peut aussi, à leur demande, visiter leur famille. Il s’agit là d’une étape importante, car le milieu familial est souvent un élément-clé dans leur parcours vers la prostitution. Nous pouvons ainsi chercher ensemble des chemins pour en sortir et pour que les filles deviennent des actrices de leur libération.
 
La campagne du Projet Samaritaines comprend aussi un volet préventif. Chaque semaine dans notre centre de jour, nous tenons une rencontre avec des adolescentes qui sont filles et sœurs de femmes prostituées. Le centre offre des ateliers où elles peuvent apprendre un travail artisanal, alliant plaisir, estime de soi, utilité et beauté, de même que des formations d’éducation populaire sur la violence, les maladies sexuelles, leurs droits et la nouvelle Loi sur la défense intégrale de la femme, entre autres sujets.
 
Nous avons aussi récemment initié un travail de conscientisation auprès de jeunes filles et de jeunes garçons du primaire. Ce travail porte sur l’exploitation sexuelle, les facteurs protecteurs, notamment en milieu familial, scolaire et sportif, ainsi que sur les facteurs de risque – bandes, désintégration familiale, violence parentale, décrochage scolaire, alcool, drogue, etc. Par la suite, les jeunes sont invités à organiser des ateliers sur ces thèmes dans leurs écoles respectives.
 
Finalement, nous entreprenons des campagnes publiques de conscientisation et de dénonciation dans une trentaine de villes du Nicaragua sur le thème « Ne restez pas muets devant l’exploitation commerciale infantile ». Différents types d’actions ont été réalisées : capsules publicitaires, participation à des programmes de télévision et de radio, articles dans les journaux, entre autres choses. Nous avons obtenu de certains journaux qu’ils retirent de leurs petites annonces classées toutes celles qui, de manière déguisée, font la promotion de l’exploitation sexuelle infantile. Dans les lieux publics – places, gares d’autobus, marchés –, des banderoles ont été déployées dénonçant ce délit et des groupes de jeunes y ont fait du théâtre de rue, suivi de débats. Nous avons mis sur pied des ateliers spécifiques pour les policiers et des fonctionnaires, notamment dans les zones frontalières avec le Honduras, pour alerter ces derniers sur la traite des enfants.
 
Dans tout ce labeur, nous avons été inspirés par la pratique de Jésus qui a mis au centre de ses préoccupations les dépréciés et les méprisés. Nous avons voulu être des témoins de sa Bonne Nouvelle pour les enfants, en ayant particulièrement à cœur la parole de l’Évangile : « En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 40).