Relations février 2003

Actualité de l'anarchisme

Mathieu Houle-Courcelles

L’éternel recommencement?

L’auteur est militant libertaire

Voilà maintenant plus de cent ans que les idées libertaires ont libre cours au Québec. Dans le sillon de la Commune de Paris, l’anarchisme pose son pied ici grâce à l’arrivée de centaines de révolutionnaires en exil. C’est ainsi que les idées de Pierre-Joseph Proudhon ont pu pénétrer certains milieux ouvriers progressistes, notamment les rangs des Chevaliers du Travail. Mais c’est véritablement au début du XXe siècle que ce courant de pensée prend son envol.

Entre 1903 et 1921, de nombreux groupes anarchistes font leur apparition. Principalement concentrés dans la communauté juive montréalaise, ces anarchistes ont fui l’Europe de l’Est après l’échec de la révolution de 1905 en Russie. In­fluencés par les idées de Rudolf Rocker et d’Emma Goldman, ils militent au sein de syndicats révolutionnaires comme l’IWW (Industrial Workers of the World). Leurs activités ne se limitent pas au monde du travail : les anarchistes ouvrent des librairies, fondent des écoles alternatives en plus d’animer des cercles culturels d’une remarquable vivacité. Cependant, dans la foulée de la révolution russe de 1917, les anarchistes sont rapidement marginalisés par l’entrée en scène des premiers partis communistes. Ici comme ailleurs, le bolchévisme fait la vie dure aux idées libertaires!

Si quelques initiatives voient le jour dans l’entre-deux-guerres, notamment chez les francophones avec la publication de brochures par Jean Valjean et la création de l’université ouvrière par le « communiste libertaire » Albert Saint-Martin (dixit Tim Buck, le secrétaire général du Parti com­muniste), il faudra attendre le début des années 1940 pour retrouver une certaine présence anarchiste organisée au Québec. Grâce au travail acharné d’Alex Primeau, jeune photographe épris de liberté, les thèses anarchistes refont surface. Primeau et ses amis distribuent des journaux français comme l’En Dehors (publié par l’anarcho-individualiste Émile Armand) et Le Libertaire. Par l’entremise de la comédienne Muriel Guilbault, Primeau fait la rencontre de Paul-Émile Borduas et de Claude Gauvreau. Le peintre et le poète feront vivre dans leurs œuvres et dans leur vie une certaine conception de l’anarchie, comprise, comme le précise Borduas en 1947,« comme la seule forme sociale ouverte à la multitude des possibilités des réalisations individuelles ».

Les années 1950 seront une longue traversée du désert pour les anarchistes. Quelques cercles de réfugiés espagnols s’activent çà et là, mais leur isolement ne permet pas aux idées libertaires d’avoir une large audience. La situation change au milieu des années 1960 alors que de nouvelles pu­blications font leur apparition. Du côté anglophone, on doit mentionner la revue Our Generation qui prend rapidement une orientation socialiste libertaire. Inspiré par la nouvelle gauche américaine, les courants pacifistes et les révoltes étudiantes, Our Generation fera tache d’huile.

En 1968, une seconde publication (Noir et Rouge) devient son pendant francophone. Chez les étudiants, la colère gronde. Les drapeaux noirs et les idées autogestionnaires refont surface à l’École des Beaux-Arts, où un groupe d’insurgés occupe l’institution. Ils la transforment en Université libre d’art quotidien (ULAQ). Prosituationnistes, les membres de l’ULAQ manient la prose comme des scalpels, reprenant presque mot pour mot les cris de révolte poussés vingt ans plus tôt par Borduas et Gauvreau. Si ce courant est minoritaire, peu organisé, il sait par contre faire preuve d’une remarquable créativité. Il sera balayé par l’éclosion du mouvement marxiste-léniniste, qui naît après la crise d’octobre. L’heure est aux partis, à la rigidité stalinienne. Il faudra quelques années aux anarchistes pour remonter la pente.

1976 : l’année des Olympiques et de l’arrivée du Parti Québécois au pouvoir. C’est une année charnière pour le mouvement anarchiste. Deux nouvelles publications apparaissent coup sur coup : La Nuit et Le Q-Lotté. Toutes deux naissent en réaction aux marxistes-léninistes, à leur omniprésence à gauche de la gauche, sans toutefois épargner les nouveaux mandarins nationalistes. Une brèche s’ouvre, des rencontres ont lieu; des anarcho-syndicalistes, des féministes, des étu­diants, des professeurs, des anglophones comme des franco­phones participent aux débats. Une librairie ouvre ses por­tes (la Librairie alternative), suivie d’une seconde (La Sociale), davantage liée aux courants d’ultra-gauche. L’anarchisme a le vent dans les voiles…

Il en sera ainsi jusqu’au début des années 1980, qui marque le retour du conservatisme, étouffant, dominant. Les anar­chistes prennent parfois la rue, comme lors de la venue du pape en 1984. Mais aucune organisation ne parvient à s’affirmer pour permettre une meilleure coordination des efforts. Le mouvement anarchiste demeure à l’état d’un réseau aux contours assez poreux. La Nuit et le Q-Lotté cessent leurs activités; Rebelles et Hors d’Ordre prennent la relève. Il faudra attendre le milieu des années 1990 pour que l’anarchisme revienne en force, notamment grâce au mouvement étudiant et ses grèves générales à répétition. Celles-ci sont accompagnées par la diffusion, sur une large échelle, de Démanarchie, brûlot anti-autoritaire réalisé par des collectifs de Montréal, Québec et Sherbrooke. Comme une étincelle allumant la plaine, le mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur… pour se diviser et renaître à nouveau.

Nous en sommes là. Cent ans plus tard, l’anarchisme fait partie intégrante du paysage politique québécois. Les initiatives libertaires se comptent aujourd’hui par dizaines. Une fédération anarcho-communiste bien implantée (la NEFAC), un journal d’agitation mensuel, diffusé à 2000 copies (Le Trouble), un Salon du livre qui fait salle comble année après année sont là pour en témoigner. L’histoire de l’anarchie continue de s’écrire, imprévisible et spontanée.

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