Relations août 2015

Fragments d'éphémère

Catherine Caron

L'état de grâce

L’auteure est rédactrice en chef adjointe de Relations
 
 
« Vous l’avez vu ? » avait demandé la danseuse après le spectacle, à nous qui assistions à presque toutes les représentations puisque nous travaillions au sein de la compagnie de danse contemporaine qui se produisait sur scène. « Oui, nous l’avons vu », avions-nous répondu, fascinés et émus, comme s’il s’agissait d’une étoile filante ou du rayon vert au coucher du soleil. De quoi parlait la danseuse ? De l’état de grâce.
 
Pour elle, je pense que cet état – par essence éphémère – était rare, alors que d’autres artistes de la scène – ceux auxquels je m’attarderai plus spécifiquement ici – l’expérimentent plus souvent. Elle doutait qu’il fut perceptible aux yeux de tous ceux présents. Et peut-être n’avons-nous été que quelques-uns, ce soir-là, à voir qu’il s’était passé quelque chose qui irradia et traversa de manière inédite son corps, son expression artistique et l’espace jusqu’à nous, les spectateurs. Un instant aussi fugace que profond, qui ravit et bouleverse tout à la fois, sans que son secret ne se laisse jamais percer, même s’il est possible de le vivre plus d’une fois.
 
Mille questions entourent le mystère d’un tel état de grâce artistique. Faut-il que l’artiste soit un virtuose pour y accéder ? La répétition du même, qui conduit à la maîtrise de son art, en favorise-t-elle l’éclosion ? Ou cet état sublime ne se cache-t-il pas tout autant dans l’imperfection, la prise de risque, l’imprévu ?
 
Prenons l’exemple du célèbre pianiste de jazz Keith Jarrett, grand improvisateur connu pour entrer dans une véritable transe lors de concerts où il impose silence, sens du rituel et de l’inédit. Son concert solo à Cologne, en Allemagne, en 1975, aurait-il marqué l’histoire du jazz s’il s’était déroulé dans des conditions idéales ? Ce jour-là, il y eut « erreur sur le piano » pour ainsi dire, et le pianiste dut jouer sur un instrument de qualité moyenne, limitant son jeu. De surcroît, il n’avait presque pas dormi depuis 48 heures et confessa plus tard qu’il n’était pas dans un bon état d’esprit. Et pourtant… de l’expérience de la contrainte et de l’imprévu émergea l’un des moments les plus sublimes de l’histoire du jazz.
 
À d’autres époques, de tels grands moments étaient par définition éphémères, c’est-à-dire qu’ils n’étaient vécus et observés que par ceux qui y étaient, quelques traces ne subsistant que par des récits ou des croquis. La technologie moderne a changé cela, créant en quelque sorte des « capteurs d’éphémère ». Ainsi, le disque tiré du concert de Keith Jarrett, titré le Köln Concert, avec ses 3,5 millions d’exemplaires vendus, traverse le temps après avoir fracassé des records dans le domaine du jazz et créé une brèche faisant découvrir, encore aujourd’hui, ce genre musical à des millions de personnes.
 
***
 
Ceux, comme Jarrett, que l’on associe au goût du risque, sont en quelque sorte des artistes de l’extrême présence à l’instant présent. Fuyant la répétition, en quête d’une créativité toujours à l’affût, faisant confiance à leur imagination, ils sont des créateurs d’éphémère. Ils réactualisent constamment leur quête d’une expression de leur être la plus authentique possible, et loin d’être obsédés par leur ego, c’est plutôt un oubli de soi et une qualité d’abandon qu’ils atteignent et qui permettent à la grâce de les traverser.
 
Au Québec, la danseuse Louise Lecavalier figure en belle place dans cette catégorie d’artistes. Alors qu’elle marquait pourtant de sa présence le spectacle 2 d’Édouard Lock et sa compagnie La La La Human Steps, j’ai bien failli rater un moment d’une fulgurante beauté. C’est que tout n’était pas que ravissement pour moi dans cette œuvre chorégraphique. Pour tout dire, agacée par différents artifices, je m’ennuyais un peu, assise loin au balcon, ce qui n’aide certes pas toujours à se sentir interpellé par ce qui se passe sur scène. J’étais probablement aussi en train de perdre de vue que l’œuvre d’art a droit à ses hésitations, ses errances, ses ratés, ses temps morts – ses stratégies aussi, pour mieux nous surprendre au détour… C’est bien ce qui arriva, et le duo de danse qui secoua mon sentiment d’ennui n’en fut que plus inoubliable. Louise Lecavalier (avec Donald Weikert) y était l’expression même d’une fureur exquise, d’une extase fugitive. Au-delà du concret des mouvements saccadés et de la vélocité typiques du langage du chorégraphe, cette danse – ancrée à l’essence de la vie et non à son illustration – parlait de notre finitude, de l’éphémérité de notre existence et de notre passage ici-bas, de la turbulence du monde, des tremblements et soubresauts du cœur, de l’âme et du corps.
 
En réalité, je ne sais pas si pour Louise Lecavalier, un état de grâce s’est vraiment produit ce soir-là, ni s’il est fréquent pour elle, d’autant plus qu’elle a longtemps dansé en étant blessée, donc en éprouvant une réelle souffrance. Voilà un autre mystère : la grâce particulière que peut ressentir un spectateur devant une œuvre, sans même nécessairement que les artistes, au même moment, n’aient vécu eux-mêmes une prestation hors du commun.
 
D’ailleurs, l’état de grâce peut-il surgir dans la solitude ou faut-il un partage, une situation de communion de l’artiste avec un public, le regard de l’autre pour qu’il se manifeste ? Évanescent, il se transforme en un souvenir qui, lui, peut devenir impérissable. Comment en préserver la trace ? Et comment le vivre à nouveau ? Qui a le plus de chances d’y réussir : l’artiste qui répète maintes fois la même prestation, devant trouver chaque fois comment recréer l’illusion que le don qu’il fait aux spectateurs est unique, ou celui qui privilégie des expériences artistiques sans répétition et sans lendemain ? Cela sans oublier que loin des projecteurs, en toute simplicité, l’état de grâce se cache aussi dans un chant ou un poème offert au coin du feu – qui s’éteindra.

Fragments d'éphémère

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