Relations février 2005

Autochtones : blanc de mémoire

Sylvie Vincent

Les voleurs de territoire

L’auteure est anthropologue

En fin de compte, les Innus comprirent que la saisie de leur terre avait été planifiée de longue date par les Français, qu’ils avaient été dupés et qu’ils s’étaient fait déposséder.

À la mémoire de An Antane Kapesh et de Jeanne-Mance Charlish

« Les Québécois pensent que le territoire leur appartient. Ils ne savent même pas qu’ils l’ont volé. »
Anonyme de Nutashkuan

« Quand tu es venu la première fois, tu étais très pauvre. Et à présent, d’où tires-tu ta richesse? Eh bien, c’est avec mon territoire que tu t’es enrichi et c’est moi maintenant qui suis devenu pauvre à cause de toi. »
An Antane Kapesh

Au fil des siècles, les Innus ont eu le temps d’apprendre à connaître les « Blancs » et les récits ne manquent pas, dans la tradition orale, qui rapportent les faits et gestes de ceux qu’ils ont vu s’installer chez eux ou parcourir leur terre. Mais l’un des plus parlants et sans doute le plus important est celui qui relate l’arrivée des Français dans la région de Québec. Il est raconté sur toute la Côte-Nord et a été recueilli de Betsiamites à Unaman-shipit. En connaître les grands traits permettra sans doute de mieux comprendre la représentation que les aînés, porteurs de la tradition orale, se font des Français et de leurs descendants québécois.

Un récit fondateur

Autrefois, dit-on, les ancêtres des Innus avaient coutume de se rendre régulièrement à Uepishtikueiau qui est l’endroit où a été construite, depuis, la ville de Québec. Quand ils y campaient, au printemps et au début de l’été, ils se livraient aux mêmes activités qu’en d’autre points de la rive nord du fleuve Saint-Laurent, mais ils s’y retrouvaient en grand nombre, ce qui en faisait un lieu essentiel.

Des familles avaient donc installé leur campement sur la pointe qui se trouve là quand apparut un voilier. À son bord se trouvaient des gens qui, dit-on, cherchaient de nouvelles terres où s’établir.

On peut distinguer ici deux branches de la tradition orale. Selon la première, les Français s’étant approchés du rivage, les Innus les invitèrent à débarquer. Cependant, ils se demandaient ce que voulaient ces étrangers et ils étaient d’autant moins rassurés qu’ils ne comprenaient pas leur langue et qu’ils les voyaient circuler parmi eux armés de fusils. Selon une autre branche de cette tradition, les Français ne purent descendre de leur navire car les Innus, du haut de la falaise et à l’abri de la forêt où ils étaient cachés, les reçurent avec une volée de flèches. Le combat dura quelque temps, mais les Français, équipés de fusils, finirent par avoir le dessus.

Avec ou sans combat, les Français donc, d’une part, sont perçus comme menaçants et, de l’autre, finissent par accoster. Commencent alors des négociations avec les Innus. Les Français voudraient pouvoir s’installer sur leurs terres car ils les ont jugées belles et fertiles. Ils proposent d’y faire pousser du blé, disant qu’ils partageront le fruit de leurs récoltes avec les Innus et que, munis de farine, ceux-ci pourront faire face aux famines lorsque le gibier leur fera défaut. D’autres versions ajoutent que les Français proposent d’ériger sur place un magasin où les Innus pourront trouver des produits manufacturés, notamment des fusils.

Après avoir hésité, dit-on, les Innus acceptent cet échange : les Français pourront s’installer à Uepishtikueiau. En contrepartie, et ce, tant qu’ils resteront en terre innue, ils livreront à leurs hôtes les produits dont ceux-ci auront besoin. Au début, dit-on, tout se passa bien. Mais bientôt, les Innus purent constater que leurs hôtes ne respectaient pas leurs promesses. De nouveau, ici, les versions diffèrent, certaines insistant davantage sur un point que sur un autre, mais toutes indiquent qu’il y eut dérapage.

Tout d’abord, les Français transformèrent les termes de l’échange. Ils savaient que les Innus appréciaient leurs produits, particulièrement les fusils qui rendaient la chasse plus facile et aussi la farine. Et c’est ainsi qu’ils les prirent au piège. Alors que leur installation à Uepishtikueiau les mettait dans l’obligation d’en fournir à leurs hôtes, ils se mirent à vendre ces biens puisqu’ils exigèrent des fourrures en contrepartie.

En second lieu, les Français ne se contentèrent pas de cultiver quelques lopins de terre autour de leurs maisons. Petit à petit, ils élargirent leurs champs, agrandirent la clôture qui en faisait le tour et les ancêtres des Innus, médusés, découvrirent, au fur et à mesure qu’ils descendaient de l’intérieur des terres, que les Français ne cessaient de défricher. Jamais ils n’auraient pu imaginer que cela arriverait car ils se savaient chez eux et considéraient les Français comme leurs hôtes.

En troisième lieu, les bateaux continuèrent à arriver. Lorsqu’ils avaient donné leur autorisation à l’établissement des Français à Uepishtikueiau, les Innus pensaient qu’ils la donnaient à un petit groupe d’hommes. Mais ce groupe ne cessa de croître. Ce n’est pas un bateau mais des dizaines et des dizaines qui accostèrent à Uepishtikueiau. Une fois devenus assez nombreux, les Français, qui dorénavant n’avaient plus besoin des Innus, firent alors comme si Uepishtikueiau leur appartenait. Cependant, craignant que leurs hôtes reprennent leur terre, ils décidèrent de tuer ceux qui s’y présentaient et de s’emparer de leurs femmes. Pendant quelque temps les Innus s’obstinèrent à se rendre sur leur terre de Uepishtikueiau, non sans laisser leurs femmes à l’abri dans l’arrière-pays. Il y eut beaucoup de morts, dit-on, de part et d’autre.

En fin de compte, les Innus comprirent que la saisie de leur terre avait été planifiée de longue date par les Français, qu’ils avaient été dupés et qu’ils s’étaient fait déposséder. Sans renoncer pour autant à la région de Uepishtikueiau à laquelle ils étaient très attachés, ils prirent la décision de l’éviter. On était au début d’une période de transformation.

Le vol se poursuit

Ce récit explique clairement que les Français ont trompé les Innus pour mieux s’emparer de leurs terres. Or, ce qui s’est passé dans la région de Québec, il y a bien longtemps, se produit encore aujourd’hui. Les « Blancs », à qui les ancêtres des Innus avaient accordé une section du littoral,  se sont maintenant répandus dans l’intérieur des terres. Ils y font de l’exploitation minière et forestière, ils transforment l’arrière-pays à coups de barrages et de routes, ils s’y construisent des chalets et des pourvoiries, leurs avions militaires le survolent à grand bruit et y suscitent une pollution telle que la faune en est malade… Bref, ils se croient chez eux alors que les Innus ne leur ont jamais donné l’autorisation d’y circuler. Le vol effectué à Uepishtikueiau par des hôtes malhonnêtes, arrogants et violents n’était qu’un exemple de ce qui allait venir par la suite.

« Aujourd’hui, il n’y a plus d’Innus à l’intérieur des terres, ce sont les Blancs que l’on y voit et ils ne se gênent pas pour construire des maisons partout […] et pourtant ce sont les Innus qui sont les maîtres [de l’intérieur des terres]. Les Blancs agissent comme si l’arrière-pays était sous leur contrôle. Ils ne sont pas capables de se contenter de Uepishtikueiau, de ce qui leur a été octroyé » (Marie-Madeleine Kaltush, Nutashkuan, 1993)[1].

« Déjà bien des choses ont été construites par les Blancs à l’intérieur des terres. Ils vont essayer d’en faire davantage. Ils voudront être les maîtres de l’ensemble de l’arrière-pays. Ils vont faire aux Innus l’équivalent de ce qu’ils leur ont fait à Uepishtikueiau » (Joseph-Bastien Wapistan, Nutashkuan, 1992).

Dans son remarquable récit qui, à travers la vie d’un enfant, refait l’histoire des relations entre les Innus et les « Blancs », An Antane Kapesh décrit ces derniers comme des « polichinelles » qui, sous leurs dehors un peu ridicules, ont très bien su comment manipuler l’enfant pour lui soutirer son territoire. Elle termine son petit livre par un réquisitoire de l’enfant contre ses spoliateurs, puis par ces mots : « Alors l’enfant s’arrêta de parler. Il était très en colère quand il se rendit compte de l’importance des choses qu’il avait perdues. Il avait perdu son territoire entier, tous les aspects de sa culture et même sa langue. Et il savait alors qu’à l’avenir, et jusqu’à sa mort, il devrait continuer, bon gré mal gré, à faire le fou avec les polichinelles et à jouer à leurs polichinelleries » (Qu’as-tu fait de mon pays?, éditions Impossibles, Montréal, 1979, p. 80).

La perception que certains leaders politiques et les jeunes générations ont des négociations territoriales et autres tractations avec leurs « hôtes » est une autre histoire, influencée par de nouvelles sources qui s’ajoutent à la tradition orale, mais elle ne peut faire autrement que de s’ancrer dans le sentiment que leur peuple a été et est toujours victime d’un vol.

 


[1]  Cette citation et la suivante sont tirées de Le récit de Uepishtikueiau, l’arrivée des Français à Québec selon la tradition orale innue

 

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