Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Les voix de la Création

Par : Jacques Haers, s.j.

L’auteur, jésuite, est directeur du Centre for Liberation Theologies de la Faculté de théologie de l’Université catholique de Louvain en Belgique
 
 
Les crises écologiques actuelles – la pollution et la contamination environnementales, le réchauffement planétaire, mais aussi les instabilités socio-économiques et politiques qui les accompagnent – révèlent des intérêts, des structures de pensée et des actions humaines destructrices dont nous prenons de plus en plus conscience. Elles constituent un défi : sommes-nous prêts à changer ces manières de vivre extravagantes qui exigent trop de notre environnement et de la planète Terre, notre espace de vie? Maintenant que nous savons le prix de nos actions, ne sommes-nous pas moralement responsables? Ne sommes-nous pas coupables de péché d’omission si nous ne changeons pas nos attitudes de consommation, nos schèmes de pensée, de même que les structures culturelles et les institutions qui nous confinent à des modes de vie non durables et provoquent des inégalités et des injustices toujours plus criantes?
 
Il nous faudra bien, avant qu’il ne soit trop tard, nous asseoir autour d’une table pour décider comment entreprendre la transition vers un autre monde plus équitable envers nos frères et sœurs et envers la nature. Beaucoup d’acteurs, répondant à la grande diversité des perspectives scientifiques et des intérêts culturels, économiques, sociaux et politiques, seront requis à cette table. C’est un processus de prise de décision qui s’annonce difficile, car il faut créer une communauté qui porte conjointement une vision du futur, au-delà des jeux de pouvoir et d’intérêts. Il faudra aussi faire preuve d’audace, car nous ne connaîtrons pas d’avance toutes les conséquences de nos décisions, et il nous arrivera de commettre des erreurs.
 
À ce forum transdisciplinaire, où se réuniront des scientifiques de disciplines diverses, des politiciens du monde entier, des philosophes et des représentants culturels, les penseurs et maîtres spirituels chrétiens auront un rôle à jouer, sans s’imposer bien sûr en détenteurs de solutions toutes faites. Les traditions chrétiennes connaissent le discernement en commun qui est à la base des communautés-églises. Aussi peuvent-elles aider à discerner le don de Dieu dans les contributions de chacun et à démasquer les voix qui bloquent la prise de décision commune afin de préserver des intérêts particuliers ou des positions de pouvoir. La tradition ignatienne, notamment, a le souci d’explorer ces dynamiques de consolation et de désolation.
 
Toutefois, les traditions chrétiennes n’ont pas toujours su transmettre l’amour et la beauté du monde, particulièrement quand elles interprètent paradoxalement l’incarnation de Dieu comme invitation à fuir le monde. Ce goût du monde est pourtant une condition essentielle à la réussite de cet éventuel forum planétaire, qui doit avoir à cœur une nature et une planète en révolte contre les agressions qu’elles subissent.
 
À la suite de Jésus de Nazareth – Fils de Dieu qui, dans son incarnation, embrasse le monde précisément là où il souffre –, les chrétiens sont appelés à faire de même là où se manifeste l’injustice. Cela doit les mener à donner une voix aux acteurs qui n’en ont pas afin qu’ils contribuent, à partir de leurs souffrances, à changer le monde que nous partageons tous, solidaires dans la Création. Ces sans-voix, ce sont d’abord les pauvres, qui n’ont pas les moyens de se protéger d’une nature en colère et qui souffrent le plus du déchirement du tissu social en temps de crise. Mais il faut aussi être capable d’entendre la voix des créatures non humaines et de la planète en tant que telle. Parfois, nous la percevons faiblement dans l’extinction d’espèces animales, les violentes tornades, les températures extrêmes, les inondations… Ce sont comme des cris de souffrance. Mais nous n’en tenons compte que dans la mesure où cela nous affecte directement : il est urgent de nous défaire d’une arrogance anthropocentrique qui nous met au centre de la Création, sans admettre humblement que nous dépendons de cet univers qui nous a donné la vie à travers une longue évolution et qui nous offre ce dont nous avons besoin pour vivre. Apprendre cette humilité constitue un effort spirituel qui nous permet de mettre au service de la Création entière, et non seulement au nôtre, tous ces dons dont elle nous a comblés. Comment donner une voix à la nature? Le philosophe Michel Serres suggère que les scientifiques se comportent comme ses avocats. Les chrétiens peuvent aussi se sentir interpellés. À partir d’une solidarité profonde avec la Création, ils sont appelés à assumer la responsabilité qui incombe à l’être humain, créature qui peut prendre la parole au nom des autres créatures, en les écoutant en Dieu.
 
Dans la perspective chrétienne, l’acteur le plus oublié, c’est Dieu lui-même. Le Créateur s’engage dans sa création aux côtés des créatures souffrantes, veillant à en sauvegarder l’esprit : ce lien fondamental qui relie toutes les créatures entre elles. Il n’est pas toujours possible pour les chrétiens d’invoquer le nom de Dieu, mais il leur revient de prendre la parole en son nom : une parole qui exprime la joie d’appartenir à la Création, enracinée dans le monde souffrant, qui assume la responsabilité humaine devant les crises écologiques qui menacent non seulement les êtres humains, mais la Terre entière.