Relations décembre 2013

La promesse du don

Naïm Kattan

Les villes invisibles

Il y a quelques années, à la fin d’un colloque consacré à la francophonie tenu à l’Université Jawaherlal Nehru à New Delhi, j’ai visité, en compagnie de collègues montréalais, des sites célèbres comme le Taj Mahal. Deux images se sont imprimées dans ma mémoire. D’abord celle, inoubliable, de la beauté de ce monument, un sommet artistique et architectural. Puis l’autre, cette foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui nous entouraient et nous proposaient des objets d’une incalculable variété, pour recevoir non pas une aumône, mais plutôt une reconnaissance d’existence, eux que l’on regarde sans les voir. Il faisait chaud. Un garçon de 14 ou 15 ans, sommairement vêtu, des sandales aux pieds, me sourit. Je répondis à son salut, à son accueil, et c’était le pacte. Je m’étais engagé. Il me tendit un fouet avec des lanières en cuir et m’en donna le prix. Une aubaine, un privilège. « Je n’en ai pas besoin », dis-je. Il ignora mon inacceptable refus. « Regarde, me dit-il, c’est du véritable cuir. Il est le produit d’un maître. » « Je n’ai pas besoin d’un fouet », insistai-je. « Touche, m’invita-t-il. C’est d’une qualité supérieure. Du véritable cuir. Je fais un prix pour toi. » Le guide intervint pour me sortir de l’embarras. Le garçon se tourna vers un autre acheteur possible. « L’échange de regards est un engagement tacite », me prévint le guide.
 
Les années ont passé et je m’interroge encore. Où était l’Inde que je visitais alors? Dans le Taj Mahal ou dans les yeux du garçon qui cherchait à assurer sa subsistance? Avait-il une famille? Fréquentait-il l’école? Où habitait-il? Cette Inde, la sienne, m’est demeurée inconnue. J’ai écouté des discours, prononcé le mien, admiré des monuments, assisté à une séance de danse offerte par l’université. Mais l’Inde, celle de plus d’un milliard d’habitants, celle de la foule que nous retrouvions à chaque arrêt, celle du vendeur de fouets, m’est passée inaperçue.
 
Une année plus tard, ma visite du souk de Rabat fut tout autre. La veille, j’avais donné une conférence à l’université et le professeur qui me recevait me proposa d’explorer le souk. À l’entrée, des adolescents se bousculaient pour proposer leurs services comme guide. Je leur répondais, en arabe, que nous n’en avions pas besoin. Le souk? Rien n’était moins exotique pour moi. À Bagdad, je traversais tous les jours celui de Chorja pour aller à l’école. C’était familier, banal. À Rabat, en dépit de la différence de nos dialectes, j’étais un possible client local, comme chez moi, dans mon paysage d’enfance. J’y reconnaissais les visages, les gestes des hommes qui vantaient leurs marchandises. Ainsi, ce pays était-il, dans le détail et les nuances, reconnaissable. Bref, je n’étais pas un touriste, un étranger.
 
Quel voyageur passe à côté du voyage? J’en mentionnerais deux catégories. D’abord, celle restreinte, bien définie, des archéologues et spécialistes de langues, de cultures et de religions. On peut passer sa vie à étudier et à analyser le mandarin sans s’intéresser à la vie sociale et politique de la Chine, comme on peut se retirer dans un ashram en Inde pour étudier et vivre la religion hindoue sans se soucier des millions de musulmans qui partagent cette terre, sans tenir compte du système des castes et de ses implications sociales et politiques. On peut également se plonger dans la poésie arabe du VIIe siècle sans remarquer la censure qui sévit aujourd’hui dans certains pays arabes.
 
L’autre catégorie est celle d’un type récent de vacanciers. Depuis quelques années, on assiste à un accroissement rapide des touristes de la classe moyenne un peu partout dans le monde. Cela a fait naître une grande industrie touristique de masse. Les hôtels, les lignes aériennes et ferroviaires s’appuient sur des agences de voyages – et maintenant sur Internet – et, avec l’aide des gouvernements, transforment le tourisme en une vaste entreprise de consommation. Aucune ville disposant d’un patrimoine historique ne peut ou ne veut s’opposer à l’afflux de ces millions d’étrangers de passage. Quand on offre des tours d’Égypte, de l’Inde ou du Maroc, par exemple, en une semaine ou en dix jours, incluant la course aux monuments, aux musées ou aux sites naturels, je me demande toujours comment les touristes qui y prennent part peuvent affirmer avoir parcouru tel ou tel pays alors qu’il n’ont fait qu’apercevoir des populations souvent soumises à la dictature, à l’oppression, accablées par la misère et la pauvreté.
 
Certes, les médias ne nous épargnent pas les mauvaises nouvelles venant d’ailleurs : voitures piégées, explosions, manifestations, soulèvements. Nous finissons par nous y habituer. La télévision nous fait part quotidiennement de multiples tragédies. Les bulletins de nouvelles débutent par les faits divers locaux suivis par les hécatombes lointaines. Nous lisons, dans les journaux, le nombre de victimes de meurtres en Irak ou au Pakistan. Et un touriste, qui est passé d’un château à un temple, traversant des rues où la misère s’étale, peut prétendre, du fond de son indifférence, connaître ces pays.

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