Relations Automne 2023 / L'art dans la cité

Les vies du Forest Spirit de Junko
L’auteur, résident du quartier Hochelaga à Montréal, enseigne au Collège de Maisonneuve
L’artiste sculpteur Junko, originaire de la Nouvelle-Écosse, s’est établi quelque temps à Montréal après la pandémie de COVID-19. En à peine deux ans, il a marqué la ville de son empreinte avec ses sculptures[1] réalisées à partir de matériaux récupérés par ses soins « dans les zones industrielles, autour des voies ferrées, sous les ponts, partout où les matériaux usés ont tendance à s’accumuler », me dit-il. Son nom d’artiste, qui vient de l’anglais « junk », est d’ailleurs assez explicite à ce sujet.
Junko a peuplé la ville de tout un bestiaire sorti de l’univers du fantastique : le Earth Dragon à côté du Centre universitaire de santé McGill, le Forest Spirit dans Hochelaga-Maisonneuve, et bien d’autres créatures — caméléons, panthères, biches — dans les quartiers Mile End et Notre-Dame-de-Grâce. Junko est un maraudeur et c’est en rôdant qu’il découvre le charme de certains lieux délaissés, comme les boisés coincés entre deux voies rapides ou des terrains vagues.
Son travail aurait pu passer relativement inaperçu si son Forest Spirit n’était pas devenu l’étendard de Mobilisation 6600, ce regroupement citoyen qui lutte contre la construction d’une plateforme de transbordement de conteneurs par la compagnie Ray-Mont Logistiques sur le terrain entre les rues Viau et Dickson. L’artiste, qui a découvert le site alors qu’on y voyait encore une vaste étendue verdoyante avec de magnifiques peupliers, a voulu y installer une « grande composition » afin d’offrir un « moment magique » aux passant.es. Il fallait le voir pour le croire. Une fois passée la zone de végétation touffue qui séparait le quartier des rails du Canadien National, on tombait nez à nez avec cette créature digne de Miyazaki, un cervidé qui nous surplombait dignement depuis la fameuse butte du site. Malheureusement, depuis un an, Ray-Mont Logistiques accélère la cadence des travaux. Le terrain a été asphalté et aussitôt couvert de conteneurs qui bloquent désormais l’horizon. L’œuvre de Junko a été vandalisée (tout comme l’a été son Starfox) et jetée en bas du talus le 12 avril dernier. À un moment où l’entreprise fait valoir ses droits de propriétaire, il est difficile de croire qu’elle n’y est pas pour quelque chose, d’autant que la créature la narguait jusque dans son territoire.
Cet incident a fortement ému les gens du quartier, à tel point qu’un groupe de citoyen.nes s’est réuni pour récupérer la sculpture et la mettre à l’abri, le jour même où sa dégradation a été constatée. Elle se tient maintenant debout à nouveau aux Jardins vagues.
Le Forest Spirit était devenu un symbole fort pour soutenir la mobilisation prônant la création d’un parc-nature en lieu et place du projet de Ray-Mont Logistiques. Impressionnante et rassembleuse, la sculpture était le point d’orgue des promenades parmi les herbes hautes et les arbrisseaux. On parlera encore longtemps d’elle dans le quartier, pour mieux dénoncer non seulement l’empiètement industriel perpétré sur un espace naturel, mais aussi les nuisances sonores provoquées par les chargements et déchargements de conteneurs et le flux des convoyeurs.
S’éloignant de ce marasme, de cette absurde destruction d’un lieu paisible en pleine ville, Junko a quitté Montréal pour Vancouver. Personne n’a été étonné d’apprendre que ses créatures y défraient toujours la chronique. Puisse-t-il réenchanter là-bas, comme il l’a fait ici, des lieux délaissés qui ne demandent qu’à le rester.
[1] Voir le compte Instagram de l’artiste : @junko.playtime



