Relations décembre 2006

Les veines ouvertes de l'Afrique

Marco Veilleux

Les veines ouvertes de l’Afrique

« Nos lecteurs comprendront sans aucun doute que nous ne publions pas ce formidable dossier pour le plaisir d’étonner – notre revue n’est pas à sensation –, mais uniquement pour rendre témoignage à la vérité. En démocratie, l’opinion publique a droit de savoir et de se faire écouter; la pire des attitudes, pour des citoyens libres, serait de taire de pareilles situations, sous le prétexte de ne pas ameuter les masses. Les chrétiens, ceux en particulier qui veulent faire entrer dans les faits la doctrine de l’Église, ont le devoir de prendre l’initiative en dénonçant les abus… »

Jean-d’Auteuil Richard, s.j. (extrait de l’éditorial de Relations de mars 1948 dénonçant le drame de la silicose).
 

En 1948, Relations publiait un dossier-choc sur la silicose, une maladie qui décimait les travailleurs de l’industrie minière québécoise. La revue levait alors le voile sur le mépris des droits fondamentaux des ouvriers et de leur famille. Elle dénonçait leur scandaleuse exploitation par de puissantes compagnies qui s’appropriaient, telles de véritables rapaces, nos richesses naturelles – et ce, avec l’odieuse complicité du gouvernement. À l’époque, les pressions des compagnies incriminées furent si vives, qu’elles menèrent à la rétractation de la jeune revue jésuite et à la destitution de son premier directeur, le père Jean-d’Auteuil Richard (voir L’Affaire silicose, sous la direction de Suzanne Clavette, PUL, 2006). Cette « affaire » sera toutefois le prélude d’une série de conflits et de prises de conscience qui modifieront profondément nos rapports sociaux et le cours de l’histoire du Québec.

Un demi-siècle plus tard, les articles rassemblés dans le présent dossier montrent que ces abus, dénoncés par Relations en 1948, se reproduisent maintenant à grande échelle, sur la scène d’une industrie minière de plus en plus mondialisée. C’est aux opérations que cette dernière mène dans les pays d’Afrique que nous consacrons les pages qui suivent.

L’image que nous avons de l’Afrique est souvent celle d’un continent pauvre et à la dérive, livré aux épidémies et à la famine. Pourtant, en plus de son impressionnante diversité géographique et culturelle, ce continent possède de grandes richesses naturelles. Pourquoi ne profitent-elles pas à ses citoyens? Une partie de la réponse se trouve certainement du côté des fameux « Programmes d’ajustement structurel » imposés aux Africains, depuis les années 1980, par les institutions financières internationales – FMI et Banque mondiale en tête.

Nous méconnaissons toutefois jusqu’à quel point l’exploitation outrancière des matières premières de ce continent – par nos entreprises, avec l’aval de nos gouvernements et au plus grand bénéfice des marchés boursiers –, alimente de nombreux conflits régionaux et cause des ravages environnementaux. Ce dossier veut donc faire la lumière sur ce pillage systématique des ressources naturelles des Africains, pillage qui se solde par une violation éhontée de leurs droits et par des tragédies humanitaires aux conséquences funestes pour leur développement social, politique et économique. De fait, le discours des pays occidentaux sur l’Afrique est si contradictoire qu’il frise l’hypocrisie. En même temps qu’ils y prônent la démocratie, la bonne « gouvernance » et le développement, ces pays mettent en place et solidifient des cadres économiques, juridiques et commerciaux qui contraignent les États africains à être davantage imputables aux grandes compagnies étrangères qu’à l’égard de leur propre parlement et communauté nationale.

Cela nous interpelle directement, car les intérêts canadiens en Afrique, dans le secteur des mines, sont non seulement en tête du peloton, mais on prévoit qu’ils doubleront – passant d’une valeur de 6 milliards de dollars en 2004, à plus de 14 milliards en 2010. Au début de l’année 2005, 634 projets miniers canadiens étaient en marche dans différents pays africains. De plus, 60 % des entreprises d’exploitation, dans le monde, sont inscrites en bourse au Canada. Ces firmes contribuent pour 40 % aux budgets mondiaux de l’exploration. Les enjeux sont donc colossaux! Cette présence massive s’explique par l’indéniable savoir-faire canadien en matière d’activités minières. Elle s’explique également par nos politiques fiscales et nos lois extrêmement favorables à cette industrie. Le gouvernement canadien va jusqu’à mettre ses ambassades et consulats, dans les pays d’Afrique, au service des missions commerciales de ces entreprises.

Il est donc essentiel que la population soit mieux informée du rôle central que jouent les compagnies minières canadiennes en Afrique, de même que du soutien financier et logistique que leur apporte – grâce à nos impôts – notre gouvernement. Nous pourrons alors devenir plus vigilants sur la manière dont sont menées leurs activités là-bas et, ainsi, faire la vérité sur un système qui nous relie à des matières premières « tachées de sang ».

Le gouvernement canadien ferme actuellement les yeux sur des comportements qui seraient pourtant jugés illégaux et condamnés au Canada. L’absence de surveillance et de mécanismes contraignants pour baliser le fonctionnement de nos compagnies minières est inacceptable. Nous avons la responsabilité, en tant que citoyens, d’exiger que le Canada cesse d’être associé à des injustices, à des crimes et à des violations flagrantes des droits humains en Afrique. Développement et paix, l’Église unie du Canada et l’Entraide missionnaire – par exemple –, avec d’autres groupes de la société civile, ici et en Afrique, prennent maintenant l’initiative de dénoncer cette situation et s’engagent pour changer les choses. Relations veut aussi contribuer à cette prise de conscience et à cette mobilisation.

Les veines ouvertes de l'Afrique

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