Relations mars-avril 2020
Les séries permettent une plus grande créativité thématique et esthétique
L’auteur est professeur au Département d’études littéraires de l’UQAM et chroniqueur
Depuis l’irruption de la télévision dans les foyers nord-américains, la relation dialectique entre ce nouveau médium mal aimé des intellectuels et le cinéma aura été complexe. Le cinéma tenta alors de se distinguer par une double stratégie de spectacularisation et de complexification narrative et thématique. On a d’abord assisté à l’escalade des budgets des épopées en cinémascope ou en 3D, jusqu’à l’éclosion des superproductions des années 1970 et 1980. Puis, le cinéma s’est mis à aborder des sujets que le petit écran, ne pouvait évoquer jusqu’alors (un réalisme social allant des « social problem films » d’après-guerre au triomphe du Nouvel Hollywood). Le transfert de talents et de formules entre les deux médiums rivaux est venu toutefois troubler ces distinctions. La récupération du film noir par les séries policières (avant que celles-ci n’influencent à leur tour la nouvelle vague de polars à prétention documentaire) en est d’ailleurs un bon exemple.
Changement de paradigme
Depuis les années 2000, une nouvelle configuration s’est établie entre les deux industries culturelles. D’une part, la spectacularisation hypermoderne des grandes franchises hollywoodiennes minimise le statut du récit, aux dépens de la liberté des scénaristes, tandis que, d’autre part, le volet du réalisme social est marginalisé dans le circuit de plus en plus anémique du cinéma dit indépendant. Inversement, les séries télé deviennent le nouvel Eldorado des scénaristes-rois, travaillant avec des budgets de plus en plus conséquents.
De là s’opère l’inversion axiologique ici avancée. Face à une industrie hollywoodienne vouée à la répétition et au recyclage des modèles (la part des remakes, suites et autres prélogies ne cessant d’augmenter), les séries télé s’affichent comme le terrain privilégié de l’expérimentation. Avec cette inversion se déploie un transfert d’allégeance : après un mutisme développé durant plusieurs décennies, nombre d’anciens cinéphiles s’avouent désormais « sériephiles » et on ne compte plus les publications consacrées aux coqueluches de la critique, allant de Mad Men à The Wire. Le triomphe des nouveaux géants du streaming confirme à mes yeux cette tendance entamée précédemment par les chaînes câblées, dont les productions proposent une complexité narrative et thématique avec une grammaire de plus en plus calquée sur celle des grands récits cinématographiques. Une certaine spectacularisation va même jusqu’à concurrencer les superproductions des multiplexes. De plus en plus de séries de science-fiction ou de fantasy disposent de budgets faramineux, Game of Thrones en tête.
Il résulte de ce déplacement paradigmatique une hybridation des langages et des formules du long-métrage et du feuilleton télévisé. Cela permet une immersion plus profonde dans des univers de fiction davantage élaborés, porteurs d’une arborescence d’arcs narratifs de plus en plus évolués et contrastés, et d’une démultiplication de personnages aux profils de plus en plus complexes. Considérant les contraintes propres aux formats précédents (dont la durée limitée des films ou les impératifs du feuilleton télévisé classique), c’est là un triomphe du romanesque audiovisuel. Bien malin qui aurait pu le prévoir.
Un boom créatif
Les nouvelles possibilités qu’offrent les séries télé (qu’on ne saurait désormais comparer à l’ancienne logique télévisuelle et qui s’étend à la Toile par l’intermédiaire des webséries) ont stimulé un afflux de nouvelles idées, situées aux antipodes de la logique rébarbative consacrée et cristallisée par les franchises cinématographiques dominantes. En émerge aussi une nouvelle logique de l’adaptation, matrice des deux médias dès leurs origines : il n’y a plus lieu de choisir entre la splendide mutilation cinématographique (recréation esthétique souvent ambitieuse, mais conditionnée, entre autres, par la limitation du récit d’origine, quelle que soit son étendue, au format standard de 101 minutes) et le relatif aplatissement télévisuel (format plus ample, mais budgets et prétentions artistiques bien moindres, s’alignant souvent sur une dramatisation plus ou moins théâtrale). Ainsi, les nouvelles séries permettent une approche plus soignée des œuvres littéraires dont elles s’inspirent (Alias Grace, The Handmaid’s Tale, etc.) et qu’elles dépassent souvent en ambition esthétique (pensons à True Blood ou à Gossip Girl, sans compter les adaptations de comics superhéroïques, bien plus intéressantes que leurs homologues filmiques).
Le sens des transferts entre médias s’en trouve dès lors inversé : ce sont maintenant les grands réalisateurs de cinéma qui, ne trouvant plus dans le 7e art le moyen de donner libre cours à leur créativité, se plongent dans ce 8e art qu’on peine encore à nommer. La carte blanche donnée à David Lynch pour la troisième saison de Twin Peaks (2017) aura probablement, dans le futur, une valeur tout aussi paradigmatique que la diffusion de son projet pilote à la ABC en 1990 – date inaugurale, pour plusieurs critiques, de cet Âge d’or des séries que nous observons aujourd’hui.


