Relations décembre 2003

Le scandale des famines

Guy Paiement

Les sens de Noël

L’auteur est agent de recherche et de développement au Centre Saint-Pierre

Objet d’une controverse dans l’espace public laïcisé, la fête de Noël peut-elle encore avoir du sens pour les citoyens que nous sommes?

Chez les Grecs, un symbole était un objet que l’on brisait et dont les morceaux une fois réunis permettaient de se faire confiance et d’échanger.

Depuis les origines, les chrétiens ont utilisé des symboles qu’ils ont empruntés à d’autres contextes et les ont transformés selon leur foi. Ils ne sont pas les seuls. Il n’y a donc pas matière à s’étonner si, aujourd’hui, des marchands utilisent le symbole de Noël pour mousser leurs propres intérêts. Au lieu de se replier sur le patrimoine et de déplorer l’usage mer­cantile qu’on en fait, n’est-il pas plus utile de retrouver la dynamique propre qui a donné naissance à cette fête et de chercher sa valeur de rencontre pour les humains que nous sommes?

Un peu de décapage

En Occident, la fête de Noël est apparue à Rome au beau milieu du IVe siècle. On sortait alors à peine des persécutions et ces dernières ont laissé des traces profondes dans la communauté croyante. Des listes de martyrs circulaient qui nourrissaient la piété populaire. Le temps était à l’affirmation publique de son espérance et de ses convictions. Une mo­saïque romaine de l’époque suggère bien l’état d’esprit des gens. Celle-ci représente le Christ-Soleil, debout sur un char triomphal. Pour ce qui a trait au soleil, on sait que les Romains fêtaient le solstice d’hiver, ce moment de l’année où les jours allongent. Ils y voyaient la victoire du Soleil sur les ténèbres et cet événement comportait des harmoniques multiples. L’empire l’utilisa rapidement pour célébrer l’empereur et sacraliser ainsi sa domination.

Or, les communautés chrétiennes ont souffert des persécutions impériales. Lorsque la paix s’est installée, elles ont contesté publiquement le culte officiel qui faisait de l’empereur un être divin et qui légitimait toutes les oppressions. Pour elles, c’est le Christ vivant qui est le vrai soleil. C’est lui qui donne sens à tous les martyrs connus. La chose fut d’autant plus facile que la résurrection de ces derniers était comprise comme leur « naissance au ciel ». L’association avec la naissance du Christ, dans la ville de Bethléem, reconnue par les chants célestes et annoncée aux bergers, ces mal vus de l’époque, se fit alors tout naturellement. La fête connotait ainsi un potentiel politique et social évident. On était loin du « petit Jésus ».

Chez les chrétiens orientaux, on avait déjà intégré, dès la fin du deuxième siècle, une fête de l’illumination du Christ à l’occasion des fêtes du solstice d’hiver et les liturgies insistaient sur l’illumination reçue par Jésus de Nazareth alors qu’il était baptisé par Jean dans le Jourdain. Cette lumière apportée par le Christ rejaillissait sur toute l’humanité. Après bien des années, cette fête fut reconnue par les communautés de Rome qui la célébrèrent au début de janvier dans ce qui deviendra la fête de l’épiphanie (la manifestation) de la lu­mière divine dans la vie et la mort du Christ, une lumière offerte à toutes les nations représentées par les rois mages venant de l’Orient.

Inutile de dire que la fête connaîtra d’autres transfor­mations au cours des âges. On connaît l’influence de François d’Assise qui, au Moyen Âge, à une époque où les écarts économiques grandissaient et où les guerres entre les villes-États engendraient misère et mort, entreprit de prendre le parti de tous ceux qui n’avaient pas d’importance et de pouvoir dans la société marchande qui se mettait en place. Certains prétendent que l’accueil que lui avaient réservé des paysans pauvres l’incita à célébrer la messe de Noël chez eux. Et c’est ainsi que le bœuf et l’âne firent leur apparition dans la crèche, ajoutant une connotation bucolique. Cette entrée des personnes appauvries dans la compréhension de Noël influencera pendant des siècles la vie des communautés chrétiennes. Encore aujourd’hui, nous en retrouvons, dans nos sociétés riches, des reliquats grâce à ces multiples guignolées qui foisonnent à l’occasion des Fêtes, trace d’une ancienne so­lidarité sociale.

Enfin, faut-il ajouter ce personnage de l’évêque Nicolas, qui, selon la légende, dénonça un marchand véreux qui tuait des enfants pour en vendre la chair à ses clients? Récupéré par l’Amérique, après être passé de la Turquie en Russie et en Allemagne, il devint le Papa Noël qui se promène avec ses rennes dans le Grand Nord et qui s’introduit dans les maisons pour y déposer les nombreux cadeaux que petits – et grands – trouveront à leur réveil.

Notre société travailleuse n’est pas en reste qui a inventé les nombreux « party de bureau », occasion, au mieux, de se rencontrer sur d’autres bases que celles du travail ou, au pire, de se défouler pour oublier que l’entreprise a codifié les fa­çons de s’intégrer à la société et fait de tous ceux et celles qui ne travaillent pas des « délinquants économiques ». Récu­pé­ration mineure de la fête, mais qui n’en montre pas moins sa fonction symbolique dans notre imaginaire collectif.

Une rupture avec l’ordre établi

Je retiens de cette longue histoire d’une fête populaire la fonction de rupture qu’elle véhicule et autorise. Primitivement fête du solstice d’hiver, qui célèbre la victoire du soleil sur les ténèbres, elle devient, sous l’influence chrétienne, la fête du Christ ressuscité qui donne sens au sacrifice des martyrs ou qui rejoint tous les chercheurs de lumière et de sens. Cette rupture devient plus sociale avec l’option pour les pauvres, s’habille de fantaisie et de liens familiaux avec le vieux bonhomme en rouge et retrouve des harmoniques de la « Fête des Fous » médiévale dans nos bureaux sophistiqués où l’es­clavage assisté par l’ordinateur fait souvent la loi. Se pourrait-il que cette capacité de rupture que comprend la fête de Noël demeure le noyau dur qu’il nous faut protéger? Toute fête comporte une certaine rupture avec le quotidien. La fête de Noël a ceci de particulier d’en fournir des harmoniques variées. On dirait un air de jazz que chacun peut fredonner et transformer à son goût en le mêlant à celui des autres et qui finit par avoir du sens si une rencontre a lieu. Si rupture il y a, c’est aussi pour ouvrir le quotidien sur autre chose. Si la coupure existe, c’est pour imaginer une autre piste et amorcer une autre continuité. Que les minorités chrétiennes deviennent sujets de l’empire sans avoir besoin de le diviniser; que les personnes exclues redressent la tête car « Notre Dieu aime mieux braves gens qu’or et argent » (vieux cantique médiéval); que les en­fants, devenus rares, se révèlent l’avenir qui nous interroge, que le marché du travail prenne sa place, mais pas toute la place : autant de nuances, qui, au cours des siècles ont des­siné les contours d’une vie en société qui fasse place à tout le monde et ouvre la personne à tout l’univers qu’elle recèle. En sens inverse, si on la vide de sa force de rupture, la fête de Noël devient la sacralisation du « petit Jésus » et de l’enfant, la course éperdue et absurde aux achats, la pitance consentie aux « pauvres » pour alléger sa conscience engorgée de dinde et de foie gras ou encore l’exutoire facile pour éviter de remettre en cause le tout-puissant marché du travail.

S’il est vrai que le symbole demeure une « monnaie d’échange », il en est bien ainsi pour la fête de Noël. Comme pour le symbole, chacun en possède un morceau. Il lui appartient de l’apporter pour qu’une rencontre et des débats puissent avoir lieu et que la rupture que recèle depuis des siècles la fête de Noël s’inscrive dans nos rapports sociaux comme dans nos recherches les plus personnelles. Le sens, c’est-à-dire une piste, une direction, une orientation neuve pourra alors en naître, source de plus de démocratie et de justice. La chose est d’autant plus urgente qu’un nouvel empire se met en place dans lequel le marché brille de tous ses feux. Les victimes ne se comptent plus, mais trop d’entre nous acceptent de jouer le jeu du Grand caroussel dans lequel nous tournons sans but. Nous sommes, en effet, aux fines pointes de la vie moderne mais nous ne savons plus où aller. Nos modèles so­ciaux ou politiques sont épuisés. Et pourtant, le regard des enfants de demain nous interroge : « Nous ne sommes pas encore au monde! » écrivait déjà en lettres de feu Arthur Rimbaud. Nos ancêtres auraient donc vu juste? La naissance serait bel et bien en avant de nous, comme une question ouverte, une piste à emprunter. 

Le scandale des famines

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