Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Guy Jobin

Les rites passent, mais la ritualité demeure

L’auteur est titulaire de la chaire Religion, spiritualité et santé de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval

 

Le temps de la maladie et de la mort imminente est propice à l’accompagnement rituel. Que les rites soient traditionnels ou récents, laïques ou religieux, peu importe. Quand l’inconnu fait irruption dans la vie, l’action rituelle est sollicitée pour apprivoiser et apprendre à vivre avec cette « nouveauté ».

Les traditions religieuses ont proposé des démarches rituelles d’accompagnement des personnes en fin de vie. Un exemple connu est celui de l’« art de mourir » (ars moriendi), apparu vers le XVe siècle en Europe, consistant en une forme de préparation de l’âme par un programme de prières, de pénitences adaptées à l’état de la personne et, en ce qui concerne le catholicisme, de sacrements. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. La culture occidentale et son rapport au religieux ont profondément changé, mais le besoin de mise en rituel de la fin imminente de la vie n’en est pas disparu pour autant. Et les réponses à ce besoin peuvent venir de lieux, à première vue, étonnants.

La « thérapie de la dignité », élaborée principalement par le psychiatre manitobain Harvey Chochinov aux fins de l’accompagnement des personnes en fin de vie, est un exemple de nouvelle ritualité. En deux mots, il s’agit d’une « intervention psychothérapeutique voulant soutenir le sens de la vie et le sentiment de dignité des patients en phase terminale[1] ». Elle porte sur « les sources de détresse psychosociale et existentielle de la personne mourante et contribue au maintien de son sentiment de dignité. Elle donne aux personnes en phase terminale l’occasion d’enregistrer les aspects les plus importants de leur vie et de laisser derrière eux quelque chose qui profitera à leurs proches par la suite[2] ». Suivant une démarche balisée et se déroulant en quelques rencontres, où plusieurs thèmes sont explorés avec le thérapeute, la personne malade peut faire une sorte de testament « spirituel » ou de legs de sens aux membres des familles et des générations suivantes. Dans ce cas précis, c’est du monde clinique que vient une forme d’accompagnement des derniers moments, et ce, de manière indépendante des traditions religieuses ou des services de soins spirituels existant dans les établissements de soins.

Cette démarche comporte un protocole dont l’efficacité a été validée selon les normes les plus rigoureuses de la recherche clinique. Pourtant, son origine clinique et sa visée thérapeutique ne doivent pas faire oublier qu’il s’agit bel et bien d’une forme ritualisée d’accompagnement qui joue le même rôle que les ars moriendi, soit une démarche d’apprivoisement de la mort et de son mystère.

D’une certaine manière, les propositions de ce type prennent le relais des anciennes méthodes religieuses de préparation à la mort. Si elles ont toutes les apparences d’une génération spontanée, elles sont en fait tributaires de deux transformations culturelles qui se conjuguent. En premier lieu, il y a bien sûr la laïcisation des institutions de soins. Dans le cas du Québec, les établissements du réseau public de santé sont officiellement laïques. Il en va de même pour les services d’accompagnement spirituel dans ces établissements, lesquels sont officiellement non confessionnels depuis 2011. Ce statut récent n’empêche toutefois pas que les intervenantes et les intervenants en soins spirituels puissent offrir un accompagnement s’inscrivant dans une confession particulière lorsque la personne malade le demande. En second lieu, en plus de la laïcisation des établissements, c’est l’intérêt des sciences cliniques pour l’expérience spirituelle des personnes malades qui entraîne de nouvelles pratiques. En effet, depuis les années 1980, le monde des soins (recherche et clinique) s’intéresse aux effets que l’expérience spirituelle des patients pourrait avoir sur les soins.

En d’autres mots, l’apparition de ces formes de ritualité d’origine clinique témoigne d’une profonde transformation des quêtes de sens des personnes en fin de vie et, de manière plus générale, des personnes malades. Les cadres rituels religieux s’effacent, sans complètement disparaître du paysage, mais l’approche rituelle de la maladie et de la mort qu’ils incarnaient se manifeste par d’autres voies et, le jeu de mot est tentant, d’autres voix.

[1] Dean Vuksanovic et al., « Dignity Therapy and Life Review for Palliative Care Patients : A Qualitative Study », Journal of Pain and Symptom Management, 54/4, 2017. Traduction libre.

[2] Voir le site Web <dignityincare.ca> pour une description détaillée de la démarche.

Les rites au cœur du lien social

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