Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Anne Fortin

Les rites donnent corps à la relation

L’auteure est théologienne

 

« Selon la légende… », c’est ainsi que commence le récit de la fondation de la mosquée d’Omar Ibn Al Khatab, à Jérusalem. Cette légende, qui ébranle nos conceptions des relations entre musulmans et chrétiens, vaut la peine d’être écoutée.

En l’an 638, lors de la conquête pacifique de Jérusalem par Omar Ibn Al Khatab, deuxième calife de l’Islam, le patriarche Sophronius invita ce dernier à prier dans l’église de la Résurrection[1]. Le calife déclina l’invitation, de crainte de créer un précédent qui menacerait le statut de l’église en tant que lieu de culte chrétien. Il pria plutôt à l’extérieur de l’église, et c’est en cet emplacement qu’aurait été construite une mosquée. Un pacte aurait alors été établi, le « pacte d’Omar », selon lequel les musulmans ne devaient venir prier dans l’église de la Résurrection qu’un par un, sans s’y réunir en groupe pour prier et sans y faire l’appel à la prière.

Cette légende est bien davantage qu’une histoire de rivalité et de « chacun chez soi ». Il n’y est pas question de conflit, tout au contraire ; car en effet, la relation y est le critère pour établir les lieux de culte. Si la prière compromet l’existence de l’autre, elle doit se déplacer, au sens propre et au sens figuré. La prière et le rite sont subordonnés à la relation et ne doivent pas être brandis comme des instruments de conquête… même en situation d’occupation.

La légende va aussi au-delà de notre conception des « identités ». Le calife fait bien plus qu’un accommodement raisonnable pour respecter l’identité de l’autre. Ces termes relèvent de notre vision moderne du monde. Pour comprendre son geste, il faut se reporter en un monde où la relation à l’autre est intrinsèquement liée à la relation à l’Autre. Musulmans et chrétiens ont ici en commun une conception théologique du monde qui inclut le « tiers » dans leurs relations. Leur théologie, leur conception de l’Autre, dépassent leur religion et leurs cultes.

C’est pourquoi le calife se retire et impose à ses coreligionnaires de se restreindre dans leur enthousiasme de vainqueurs. La relation à l’autre ne sera pas définie de façon binaire – eux, les vaincus devant se soumettre, et nous, les conquérants pouvant légitimement occuper les lieux de culte des infidèles. Selon leurs théologies, la relation à l’autre est garante de la prière devant l’Autre. La prière n’est pas une finalité : c’est la façon de prier qui est une finalité. Le rite ne vaut qu’en tant que régulation de la relation à l’autre et à l’Autre.

Les rites, dans une société non séculière, ne peuvent ainsi être réduits à des gestes rigides et aliénés. La légende signale que les rites et les prières d’une religion ne disent pas tout de l’Autre : d’autres langages pour dire l’innommable doivent être écoutés. Car qui peut prétendre dire le tout sur l’Autre ? Chacun révèle une parole sur l’Autre à partir de son lieu. Et pour entendre dans sa parole quelque chose de différent sur l’Autre, il faut se déplacer et s’ouvrir.

À Jérusalem, la mosquée d’Omar est littéralement située en face de l’église de la Résurrection. De même qu’à Bethléem, la mosquée d’Omar est aussi en face de l’église de la Nativité. La même légende flotte d’une ville à l’autre et je ne tenterai pas d’établir qui dit vrai. Car cette légende dit vraiment quelque chose de la relation entre les musulmans et les chrétiens qui persiste en ces lieux jusqu’à aujourd’hui. Il y est signalé que la prière n’y est pas tant un rite qu’une parole adressée au « tiers » qui engage les sujets entre eux. Prier est alors tenir parole dans la relation. Ne pas tenir parole détruirait la relation – ce qui signale bien leur lien vital. La construction de la mosquée face à l’église montre que chacun peut vivre en honorant ce qui a été forgé dans le don de la parole.

La prière et les rites sont des paroles et des gestes qui ne disent pas tout. Ils ne décrivent pas la réalité et ne transmettent pas d’information. Ce sont des paroles et des gestes décalés de la vie quotidienne qui mettent en scène l’enjeu même des médiations entre les humains. Ultimement, on n’y parle que des conditions de la relation, ce qui est l’essentiel de la vie. Le sujet y est renvoyé à lui-même, à sa relation à l’autre et à sa relation à l’Autre : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Tout est là : comment lier ces trois pôles ensemble ?

Cette légende dit que Dieu n’est ni ici ni . Il ne se tient qu’au cœur d’une parole qui le dit « plus grand ». Il n’est ni « plus grand que nous et que l’univers », ni « le plus grand ». Il ne peut être inscrit dans un ordre de grandeur. La prière musulmane ne définit pas Dieu. Elle ouvre plutôt les conceptions du temps, de l’espace et des savoirs qui ne peuvent l’enfermer. Elle ouvre la parole, qui, une fois dite, transforme le sujet. Celui qui donne et qui pardonne ouvre et renouvelle toute chose. C’est ainsi que la parole adressée à l’Autre donne corps à nos relations. Et alors, l’on peut vivre ensemble, dans l’ouverture.

C’est ce que dit la légende.

Ce n’est peut-être qu’une légende, mais elle dit quelque chose de la relation singulière et originale entre les musulmans et les chrétiens en Palestine. C’est un mythe fondateur d’une relation.

 

[1] Selon l’appellation des chrétiens de rite orthodoxe. Les catholiques l’appellent église du Saint-Sépulcre.

Les rites au cœur du lien social

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend