Relations juillet-août 2020

La spiritualité pour changer le monde ?

Víctor Codina

Les rêves amazoniens de François 

L’auteur, jésuite, professeur émérite à l’Institut des études théologiques de l’Université catholique de Cochabamba, en Bolivie, vit à Barcelone

Le 12 février 2020, le pape François rendait publique l’exhortation apostolique intitulée Querida Amazonia (« Amazonie bien aimée »), faisant suite au synode sur l’Amazonie qui a eu lieu à l’automne 2019. On espérait un texte normatif prenant position au sujet de l’ordination d’hommes mariés et du diaconat féminin, enjeux qui étaient fortement ressortis dans les médias durant le processus synodal. Au lieu de cela, François a surpris en publiant une lettre d’amour passionnée à l’Amazonie.

Le texte formule quatre « rêves » – social, culturel, écologique et ecclésial. Dans les trois premiers, François applique au cas précis de l’Amazonie les grandes lignes de son encyclique Laudato sí’ « sur la sauvegarde de la maison commune ». Il le fait avec une grande sensibilité, admirant la beauté de la création que l’Amazonie révèle par ses rivières, sa flore et sa faune exceptionnelles. Rien d’étonnant donc – mais fait inusité dans un document papal – d’y trouver de nombreux poèmes chantant le lien entre la beauté et le mystère divin, comme celui de la poète péruvienne Siu Yun, née à Iquitos en Amazonie : « Couchés à l’ombre d’un vieil eucalyptus notre prière de lumière s’immerge dans le chant du feuillage éternel. »

François y exprime également sa profonde gratitude à l’égard des peuples indigènes amazoniens pour la richesse culturelle et la sagesse ancestrale inestimables qu’ils offrent à l’humanité. En nous enseignant à vivre en harmonie entre humains, non-humains, la Terre et Dieu, ils contribuent ainsi à trouver une solution de rechange au monde matérialiste, consumériste et hyper-individualiste occidental, qui creuse les inégalités et détruit la nature.

L’exhortation de François prend un ton prophétique quand elle touche aux graves menaces que font peser sur l’Amazonie les grandes entreprises extractives, assoiffées de profits : ces nouveaux colonisateurs qui ravagent en toute impunité la Terre-Mère, vassalisent les populations autochtones ou les expulsent de leurs territoires, les menaçant de mort – lorsqu’ils n’assassinent pas carrément leurs chefs. Riche de sa biodiversité, de ses cultures et de ses cosmovisions, l’Amazonie ne peut être l’objet de la convoitise de quelques-uns ; elle doit devenir pour tous un lieu de fraternité et de dialogue.

Alors que les trois premiers rêves de François ont une portée universelle, s’adressant à l’humanité entière, le quatrième s’adresse aux catholiques. C’est dans cette section qu’il aurait pu se prononcer en faveur de l’ordination des hommes mariés et du diaconat des femmes, comme le réclamait fortement le Document final du synode des évêques pour l’Amazonie (§ 103 et § 111). Mais devant ces sujets conflictuels, il a préféré garder le silence. Un silence qui a été interprété par plusieurs comme le signe de la victoire des groupes conservateurs dans l’Église et la fin du « printemps ecclésial », le pape cherchant de cette façon à éviter un schisme.

C’est une erreur de penser, comme certains l’ont prétendu, les uns pour le dénigrer, les autres pour l’approuver, que François a agi ainsi parce qu’il rejette ces propositions. Sa forte insistance sur l’importance d’un laïcat autochtone adéquatement formé et engagé dans une pluralité de ministères, notamment un diaconat permanent, afin de fortifier les communautés, en témoigne. Il reconnaît aussi l’importance du rôle missionnaire des femmes et d’une présence chrétienne inculturée et en dialogue avec les spiritualités amazoniennes. Alors pourquoi ce silence sur des questions ecclésiales aussi brûlantes pour l’Amazonie ?

Sur cet aspect, Querida Amazonia doit être lue à la lumière d’une autre exhortation, La joie de l’Évangile (2013), dans laquelle François affirmait qu’en situation de conflit il faut pouvoir surmonter ce dernier en se plaçant « à un niveau supérieur où chacune des parties, sans cesser d’être fidèle à elle-même, est intégrée avec l’autre dans une nouvelle réalité », comme ce fut le cas dès l’époque gréco-romaine. Ainsi peut-il affirmer, dans cette nouvelle exhortation, que « l’Amazonie nous met au défi de surmonter des perspectives limitées, […] pour chercher des voies plus larges et audacieuses d’inculturation ».

 François refuse d’imposer d’en haut – et de tomber ainsi dans une autre forme de cléricalisme – une solution à un problème qui exige un dialogue pastoral et un discernement importants. Ce qu’il désire, c’est une Église avec une profonde vie communautaire et un leadership laïque fort et bien réseauté ; une Église qui se construit à partir de la base, les réformes venant du haut de la pyramide ayant échoué. Sans eucharistie, le sacrement qui est au cœur de la vie ecclésiale, il n’y a pas d’Église, dit-on communément ; mais sans vie communautaire, il n’y a pas non plus d’eucharistie authentique. Si l’eucharistie fait l’Église, c’est la communauté ecclésiale qui fait l’eucharistie.

La note 120 de Querida Amazonia peut servir de clé de lecture du chemin qui s’annonce : « Dans le Synode a germé la proposition d’élaborer un “rite amazonien”. » Dans l’Église catholique, il y a en effet 23 rites différents qui permettent l’inculturation à la fois de la liturgie, mais aussi des structures ecclésiales : des rites orientaux, par exemple, reconnaissent l’ordination d’hommes mariés. François ne ferme pas la porte mais ouvre plutôt des chemins au discernement pastoral d’églises locales amazoniennes selon une vision d’Église non pyramidale et à visage indigène.

Ce n’est probablement pas un hasard si la date de publication de Querida Amazonia a coïncidé avec les 15 ans de l’assassinat de la religieuse missionnaire Dorothy Stang, dans la région amazonienne du Xingú, au Brésil, le 12 février 2005. Une manière pour François de rendre hommage à cette femme laïque abattue par des tueurs à gages parce qu’elle luttait aux côtés des indigènes contre des entreprises destructrices envahissant leur territoire. Façon aussi d’inscrire ses propres rêves pour l’Amazonie dans la dure réalité de vies données par amour.

* Traduit de l’espagnol par Jean-Claude Ravet.

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