Relations Été 2023 / Culture
Les pièges du confort

Homo confort.
Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes
Stefano Boni
Paris, L’échappée, 2022, 256 p.
Le confort, fleuron de la vie moderne, est un mot équivoque : tantôt il signifie un état de bien-être, tantôt il est synonyme de passivité ou de prison dorée. Au sens étymologique, il renvoie à l’action d’alléger la douleur et la fatigue. C’est un peu au carrefour de ces différentes significations que se trouve l’idée de confort critiquée par Stefano Boni dans cet essai. L’objectif de l’anthropologue italien n’est pas de diaboliser le confort, mais plutôt de problématiser le rapport au monde qu’il sous-tend afin de mieux comprendre l’évolution récente de l’humanité : que perd-on avec le confort ? Qu’est-ce qui s’est atrophié avec cette quête continuelle et consensuelle de bien-être matériel et psychologique, nous amenant à fuir toute expérience potentiellement désagréable et à dépendre de plus en plus de la facilité qu’offrent les nouveaux outils technologiques ? La réponse est simple : ce sont les liens avec soi, avec les autres et surtout avec le monde organique.
L’Homo confort serait apparu à la fin des années 1950, alors que la multiplication d’infrastructures en tout genre a rendu accessible à tous et toutes un mode de vie qui était auparavant le privilège des nantis. Mais une fois nos besoins essentiels comblés, pourquoi en voulons-nous toujours plus ? Si notre demande de confort n’a pas de limites, c’est parce qu’elle est subordonnée à la croissance économique et que la cohorte d’objets intelligents qui envahissent notre vie fait sans cesse reculer notre insatisfaction. On le devine, cet essai s’inscrit dans le courant de la critique radicale de la modernité, de l’industrialisme, du consumérisme et de la technologie, suivant les pas d’Illich, d’Ellul, d’Anders et de Latouche, que l’auteur cite d’ailleurs régulièrement. L’originalité du livre de Boni est de proposer une perspective phénoménologique de la vie quotidienne et, plus particulièrement, une réflexion sur l’appauvrissement de notre expérience sensible. En témoigne notamment le chapitre intitulé « Les cinq sens aujourd’hui », où l’auteur montre comment la disparition progressive de rapports sensoriels directs avec la matérialité du vivant affecte notre présence au monde, nos sens dialoguant désormais davantage avec des objets technologiques ou industriels.
Plus loin, l’auteur soutient que la recherche d’un bien-être absolu est une nouvelle modalité du confort contemporain afin de « contrebalancer les effets nocifs du confort sans limites » (p.151). Par exemple, l’effort physique quotidien étant désormais plutôt limité, de nouvelles modalités de réactivation du corps sont nécessaires et menées comme une entreprise individuelle de perfectionnement. Cet effort réimplanté dans une abondance de techniques de soi largement tournées vers l’image corporelle est aussi une réponse à l’injonction morale et esthétique d’être en forme, surtout de paraître en forme, preuve de réussite et de statut social. Alors, afin de sentir son corps exister, l’Homo confort fait du jogging avec ses AirPods, pratique le yoga à toutes les sauces et s’entraîne dans un gym rempli de commodités. Et pour renouer avec la nature, il part faire des excursions qui devront idéalement… être « instagrammables ».
En rappelant que le confort des uns suppose généralement l’exploitation des autres et le saccage de la nature et en mettant en lumière ses dommages collatéraux pour la condition humaine, Boni soulève des questions fondamentales qui dérangent. Le confort est tellement omniprésent dans nos vies qu’il est difficile d’imaginer un monde où il serait moindre. De plus, s’en prendre au confort ne reviendrait-il pas à scier la branche sur laquelle nous reposons ? Dans la postface de cette version traduite en français, l’auteur répond aux critiques qui lui ont été adressées à la suite de la première édition publiée en italien (2014), notamment celles de faire l’apologie de la fatigue ou de la pauvreté et de sous-estimer les apports de la science et de la technologie. Il se fait aussi l’écho d’initiatives conviviales permettant de résister à l’hypertechnologie ambiante et de reconquérir un peu du pouvoir politique que nous avons délégué à des instances extérieures (scientifiques, industrielles, étatiques) en contrepartie du confort. Assurément, cet ouvrage qui foisonne de références (dont plusieurs sont toutefois en italien) est une lecture vivifiante pour qui souhaite réfléchir à une transition écologique digne de ce nom.



