Relations décembre 2007

La terre aux abois

Gilles-Éric Séralini

Les OGM démasqués

Professeur et chercheur en biologie moléculaire à l’Université de Caen, Gilles-Éric Séralini était de passage à Montréal en octobre dernier pour donner une conférence à l’UQAM intitulée « OGM et pesticides : sonner l’alarme! ». Il a publié, entre autres, Ces OGM qui changent le monde (Flammarion, 2004). Il a bien voulu s’entretenir avec nous des risques que comportent les OGM pour la santé humaine.

Nous vivons un espace-temps tout à fait particulier dans l’histoire de l’humanité. C’est la première fois que nous sommes aussi nombreux sur Terre. La première fois qu’on a autant épuisé nos ressources, l’eau, les terres arables, l’air sain… La première fois qu’on a autant pollué toutes les formes de vie – plusieurs centaines de polluants (pesticides, hydrocarbures, plastifiants…) peuvent se retrouver sur les gènes des cellules de fœtus humains, par exemple. La première fois que nous faisons subir une si grande crise à la biodiversité : de 20 à 30 % des espèces vivantes ont disparu, autant qu’on puisse l’estimer, dans un laps de temps record – à peine quelques décennies, alors que les extinctions précédentes s’étalaient sur des millions d’années. Enfin, c’est la première fois qu’on modifie de manière artificielle et industrielle le patrimoine héréditaire des êtres vivants, au moyen des OGM.

Pollution génétique

Il y a un lien étroit entre les OGM et la pollution par pesticides. Presque l’entièreté des OGM commercialisés actuellement contiennent des pesticides : soit qu’ils sont faits pour en absorber sans en mourir, comme le soja tolérant au Roundup Ready, le principal OGM du monde – c’est la première génération des OGM (1995); soit qu’ils produisent en eux-mêmes leur propre pesticide, soit qu’ils fassent les deux : c’est la seconde génération des OGM (1998). Ainsi, c’est un mensonge éhonté d’affirmer, comme on le fait, que le maïs BT, par exemple, fait économiser des pesticides, parce qu’on ne comptabilise que les pesticides arrosés sur les champs, mais pas le kilo par hectare de pesticides produits directement par la plante, sous forme d’un insecticide tout à fait nouveau, non « naturel ».

De plus, ces OGM ne sont pas évalués en tant que pesticides. Avant d’être mis en marché, ces derniers doivent être évalués pendant deux ans sur la vie d’un mammifère de laboratoire, ce qui correspond à leur espérance de vie. Les OGM par contre n’ont jamais été testés plus de trois mois, en analysant le sang et les organes des animaux consommateurs – on peut qualifier cela de scandale scientifique! Car on ne peut détecter les effets chroniques (cancer, atteinte au système immunitaire et reproducteur, etc.) qui s’observent généralement au-delà de cette période.

Pourquoi ce double standard? Les standards d’évaluation des OGM ont été établis dans les années 1980 par la Food and Drug Administration des États-Unis et la société Monsanto qui a déjà détenu près de 90 % des brevets des OGM. Ces plantes sont considérées suffisamment différentes des autres pour être sous brevet, mais pas suffisamment pour être étiquetées et testées pour leur toxicité plus de trois mois! Le principe étant que l’OGM est une plante comme les autres, comme n’importe quelle plante hybride, selon la réglementation américaine, contrairement à l’européenne. On a oublié des principes élémentaires. L’incertitude liée aux effets du génie génétique commande la prudence. De plus, on oublie la raison principale pour laquelle les OGM ont pourtant été créés : absorber ou produire des pesticides. L’évaluation des OGM a ainsi évacué le caractère potentiellement toxique qu’ils peuvent avoir. Certes, cela permet la rentabilité des OGM, en sauvant de la sorte les coûts élevés d’évaluation, de même que la nécessité d’étiquetage.

Il faut savoir que les huit plus grandes firmes qui produisent des OGM sont aussi celles qui produisent les pesticides et des médicaments; elles se sont butées aux critères de plus en plus élevés concernant leur toxicité, impliquant des tests de plus en plus coûteux. Elles ont donc trouvé une idée géniale pour contourner la réglementation internationale en commercialisant des pesticides sans qu’ils soient considérés comme tels : les OGM. Double gain et profit pour elles : des pesticides à bas prix et des semences brevetées. Mais c’est dangereux.

Les risques pour la santé

Il est donc important d’évaluer la toxicité des pesticides contenus dans les OGM soit par absorption, soit par production directe, tout comme les OGM entiers, ainsi que tout autre pesticide ou médicament. Cela nécessite au moins deux ans de tests sur un animal de laboratoire, selon les normes internationales.

J’ai voulu étudier, avec mon équipe de recherche de l’Université de Caen, s’il y avait bel et bien des risques pour la santé. Pour ce faire, nous avons dû pendant trois ans entamer des procédures judiciaires contre les États qui cachaient les données de la société Monsanto considérées comme « secret d’entreprise » et donc confidentielles – c’est le cas au Québec et au Canada. Et ceci, grâce à l’avocate Corinne Lepage, ancienne ministre française de l’Environnement, présidente de notre Comité d’expertise indépendant (CRIIGEN). C’est finalement en cour d’appel d’Allemagne que Monsanto a perdu sa cause, grâce à Greenpeace. Nous avons pu recueillir les données des tests effectués sur des rats, concernant le maïs BT MON863. Ce maïs BT a pour caractéristique de combattre un coléoptère, la chrysomèle, le premier ravageur de maïs aux États-Unis. En entrant les données sur ordinateur, nous avons pu refaire les tests statistiques, les courbes d’évolution du poids des rats et les interprétations des analyses de sang, par exemple. Nos résultats ont été publiés dans une revue scientifique internationale. Nous avons détecté une quarantaine de signes de toxicité significatifs se concentrant sur le foie et les reins des animaux testés. Sur cette base, nous avons exigé que les tests soient approfondis au-delà de trois mois. Cela a suscité une large controverse en Europe et en Australie[i]. Car ces analyses de Monsanto avaient été vues par les différents comités chargés d’évaluer les OGM, dans ces pays, et ils les avaient autorisés quand même. Cela sous-entendait donc qu’ils avaient été soit incompétents, soit malhonnêtes.

Douze pays récemment ont voté pour recommencer les tests. C’est encourageant.

Évidemment si des tests sur une longue période étaient rendus obligatoires, pas seulement pour ce maïs mais pour tout OGM, ceux-ci ne seraient plus rentables. Il y a un grand lobby non dit de scientifiques qui font donc la promotion de l’industrie des OGM en plaidant leur caractère a priori inoffensif et le statu quo en ce qui concerne la période maximale de trois mois d’évaluation. Un vrai scandale! Car même ces tests de courte durée prouvent qu’on devrait s’inquiéter. Il est à peu près sûr qu’il y aura des effets dits chroniques – la plupart des pesticides en provoquent – mais nous ne savons pas lesquels car ce type de maladie se manifeste seulement après plusieurs mois. Nous avons pu par contre observer des signes d’intoxication inquiétants sur les organes qui sont les premiers touchés en cas d’intoxication chimique.

L’étiquetage

C’est pourquoi l’étiquetage des OGM est essentiel. Ils font de plus en plus partie d’un nombre important d’aliments. Il y a 150 pays à travers le monde qui ont déjà opté pour l’identification aux frontières qui est souvent suivie de l’étiquetage (le Protocole international de Carthagène). S’il se produit un problème, il faut être capable de remonter à la source, connaître le chemin de la fourche à la fourchette. C’est ce qu’on appelle la « traçabilité ». Elle est indispensable en cas de gestion de crise. Nous l’avons vu pour la maladie de la vache folle. Ne pas le savoir, c’est s’exposer à des risques inutiles. Autant avons-nous aujourd’hui une bonne gestion de l’hygiène microbienne, autant l’hygiène chimique, dont la préoccupation est plus récente, n’existe presque pas. Il faut d’ores et déjà y remédier.

Propos recueillis par Jean-Claude Ravet



[i] Voir : « OGM – Le vrai danger », un reportage de Canal + accessible au : <www.youtube.com>.

 

La terre aux abois



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