Relations septembre-octobre 2014

Pour une éducation émancipatrice

Linda Guerry et Adrien Jouan

Les murs des écoles québécoises sont-ils des frontières?

Les auteurs sont membres du Collectif éducation sans frontières
 
 
À l’automne 2013, peu de temps après la rentrée scolaire, Asma, une enseignante qui réside à Montréal, se met en contact avec le Collectif éducation sans frontières. Elle écrit : « J’ai été très touchée par la situation de Noémie et de sa sœur Amélie, deux fillettes de neuf et cinq ans, jeunes immigrantes sans statut d’immigration et non scolarisées. C’est donc avec un sens du devoir professionnel que j’ai voulu apporter mon soutien à la famille, en offrant des cours de francisation bénévolement et de façon assez régulière. Noémie et Amélie se trouvent dans le calvaire de l’exclusion sociale, privées de leur droit fondamental qu’est la scolarité et de leur épanouissement à la lumière du jour, dans un climat rassurant, comme tous les enfants de leur âge. »
 
Tombées sous le regard de leur voisine qui leur est venue en aide par solidarité et « par sens du devoir professionnel », Noémie et Amélie font partie des 200 000 à 500 000 personnes sans statut d’immigration (selon les estimations) qui vivent au Canada aujourd’hui. Absentes des discours des partis politiques, invisibles dans la plupart des actions des ONG et dans les médias, ces personnes vivent avec nous et aspirent, comme chacun d’entre nous, à mener une vie normale. Au Canada, cependant, ce n’est pas une « vie normale » qui attend les immigrants sans statut, mais bien une vie compliquée et, parfois, impossible.
 
Comment porter plainte contre un employeur abusif quand on risque de révéler son statut et d’être expulsé ensuite? Comment accéder aux soins de santé quand les hôpitaux et les cliniques vous refusent? Comment demander l’aide des autorités quand elles risquent à tout instant de vous transformer en coupable? Au Québec, un autre problème s’ajoute : l’accès à l’école primaire et secondaire est soumis à une condition de statut de résidence ou de paiement de frais d’inscription de l’ordre de 5000 $ à 6000 $ par année et par enfant.
 
Regardons un instant la situation ailleurs. Dans la plupart des pays européens, l’accès à l’école publique est gratuit pour tous les enfants. Plus près de nous, aux États-Unis, l’accès à l’école gratuite sans discrimination est protégé par la Constitution et par un arrêt de la Cour suprême prononcé en 1982. Ils sont ainsi près d’un million de mineurs sans statut à pouvoir bénéficier d’un accès équitable à l’éducation. Dans plusieurs États, les élèves sans statut qui souhaitent poursuivre leurs études dans des établissements supérieurs peuvent même concourir pour l’obtention de financement. Plus près de nous, en Ontario, la Loi sur l’éducation reconnaît le droit d’accéder à l’école pour tous, indépendamment du statut migratoire. De plus, la politique du « don’t ask, don’t tell » (« ne demandez pas, ne dites pas »), qui fait en sorte qu’on ne demande pas aux immigrants de révéler leur statut, protège les familles, facilite l’accès et assure la confidentialité des données liées au statut migratoire. Si la question de la facturation de droits de scolarité internationaux pose parfois problème, les commissions scolaires et les écoles ontariennes sont de plus en plus sensibilisées à la situation précaire de ces familles sans statut de sorte qu’elles se montrent compréhensives, laissant les enfants accéder à l’école sans contrepartie financière.
 
Interpellé sur cette question, le gouvernement québécois a annoncé de nouvelles directives en juin 2013. Si celles-ci témoignent d’un certain assouplissement, les réalités sur le terrain ont très peu changé. La plupart des enfants sans statut n’ont toujours pas droit à l’école gratuite au Québec, en particulier ceux dont les parents ont un permis de travail ou d’études périmé depuis plus d’un an, ou ceux à qui l’État a refusé l’asile et qui sont interdits de séjour sur le territoire. Pour eux, la seule solution repose sur la bienveillance des services sociaux et des commissions scolaires, ce qui, on en conviendra, est loin de la reconnaissance du droit à l’éducation pour tous les enfants.
 
Est-ce cela l’école que nous voulons? Il faut changer la Loi sur l’instruction publique afin de reconnaître enfin le droit de tous les enfants à l’éducation gratuite, un droit fondamental qu’il est temps de respecter.

Pour une éducation émancipatrice

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