Relations juin 2010

Des voies pour réinventer l'économie

Josianne Blais

Les marchés de solidarité régionale

L’auteure est coordonnatrice du Marché de solidarité régionale de Sherbrooke

 Durant les trente dernières années, le modèle agricole dominant, basé sur la production et l’exportation massives, a eu pour conséquences une dégradation de l’environnement et une augmentation des gaz à effet de serre générés par le transport des denrées alimentaires. À cela s’ajoutent une dépendance contraignante face aux marchés internationaux, une dissolution du tissu social, une diminution du nombre de fermes et une augmentation des problèmes financiers des agriculteurs. De plus, n’ayant plus de contacts avec les producteurs, les citoyens ont perdu la notion des limites de la terre, de sa biocapacité. Face à ces constats, plusieurs d’entre eux ont décidé de prendre en main leur alimentation pour connaître la provenance et les conditions de production des aliments, saisissant l’importance d’une agriculture locale dynamique et diversifiée.

Le premier marché de solidarité régionale au Québec est né d’une initiative citoyenne, en avril 2006, à Sherbrooke. De 2002 à 2006, les AmiEs de la Terre de l’Estrie ont proposé la formule, popularisée par Équiterre, de l’agriculture soutenue par la communauté, soit l’achat à l’avance d’une partie de la production d’une ferme, qui livre ensuite régulièrement ses paniers de produits. Le marché a ensuite opté, il y a quatre ans, pour une formule d’achat par un site Internet où l’on choisit les aliments selon ses besoins et ses goûts, avant d’aller chercher le tout à un point de chute. L’engouement a été tel que d’autres communautés ont voulu se doter de cet extraordinaire outil d’autonomie alimentaire. C’est ainsi qu’onze marchés de solidarité régionale fonctionnent actuellement au Québec, de Victoriaville à Magog, en passant par Québec ou Waterloo.

Les marchés de solidarité respectent les quatre principes de développement durable développés par Michel Jurdant dans Le défi écologiste (Boréal, 1988), soit la diversité, l’autonomie, l’équité et la démocratie. L’être humain est considéré comme partie intégrale de l’environnement et en interaction constante avec l’écosystème. Chaque marché est donc autonome et indépendant pour s’adapter à sa communauté, sa région, son environnement et y avoir un effet positif.

Manger localement implique de suivre les cycles naturels de la nature et des saisons. Le plus grand défi est de repenser la consommation saisonnière d’aliments. Dans l’hémisphère Nord, par exemple, l’empreinte écologique d’une tomate importée au mois de janvier n’est pas la même que celle produite localement en juillet. L’alternative peut consister à (re)découvrir des légumes d’hiver méconnus ou mal connus ou encore le plaisir des conserves. Les connaissances acquises et transmises pendant plusieurs siècles peuvent ainsi être utilisées pour, d’une part, réduire son empreinte écologique alimentaire et, d’autre part, recréer des liens intergénérationnels de même qu’entre producteurs et citoyens. Ces derniers sont d’ailleurs mobilisés comme bénévoles dans la création et le maintien des marchés de solidarité.

Les producteurs, de leur côté, fixent eux-mêmes le prix de leurs produits en fonction de leur coût de production (voir l’article d’Hélène Gobeil, « La souveraineté alimentaire », Relations, no 740, p. 18). Il s’agit d’une juste rémunération de leur travail qui trouve son équivalent dans le commerce équitable. En redonnant ce pouvoir aux agriculteurs, cette pratique leur confère autonomie et fierté, recrée aussi le sens de leur travail – nourrir une terre et en récolter les fruits au lieu de l’exploiter – et leur permet un véritable contact avec les citoyens. De plus, les marchés régionaux permettent de maintenir solidairement les emplois agricoles en région, ainsi que de petites entreprises.

L’exploitation et l’exportation agricoles massives ont fait en sorte que nous perdons de vue que la nourriture provient de la terre, du sol ou des animaux. Les marchés de solidarité régionale visent à remettre cette relation au cœur de la vie quotidienne, en plus de recréer des liens sociaux de confiance et de compréhension entre citoyens et agriculteurs, entre citadins et ruraux.

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