Relations mai-juin 2017

Widia Larivière

Les luttes autochtones sont féministes

L’auteure est militante pour les droits des peuples autochtones
 

En 2012, j’ai pris part à la mobilisation québécoise du mouvement Idle No More (Fini l’inertie). Celui-ci est né de l’initiative de quatre femmes autochtones et allochtones qui se sont insurgées contre les projets de loi « mammouth » du gouvernement Harper, tels que C-45 et C-38, qui mettaient en danger la démocratie, l’environnement et les droits ancestraux des peuples autochtones. Alors que les médias québécois m’avaient étiquetée comme étant l’une des porte-paroles du mouvement et que nous étions submergés de questions de toutes sortes, un journaliste a fini par me demander : « Comment expliquez-vous la forte présence des femmes au sein de ce mouvement ? » J’avoue qu’à cette époque, je n’y avais même pas songé. Je vivais le mouvement dans toute sa spontanéité et c’est à la suite de cette question que j’ai réalisé qu’à la tête du mouvement se trouvaient effectivement une majorité de femmes. Ce phénomène n’avait pas été le fruit d’une stratégie planifiée ; il s’est produit naturellement, bien qu’il s’explique par des raisons socio-historiques. D’autant que Idle No More ne fait pas exception : plusieurs autres luttes de résistance pour les droits des peuples autochtones ont consacré le rôle important des femmes. On n’a qu’à penser aux femmes innues qui ont milité contre le Plan Nord, ou à la crise d’Oka pendant laquelle les Mohawks avaient désigné une femme, Ellen Gabriel, à titre de porte-parole. Les femmes autochtones ont aussi travaillé pendant de nombreuses décennies, et encore aujourd’hui, pour dénoncer les discriminations sexistes de la Loi sur les Indiens. Elles ont mis sur pied des associations importantes, dont Femmes Autochtones du Québec, qui a aujourd’hui un poids politique significatif.
 
Ce mouvement des femmes autochtones se renouvelle grâce à une relève composée de nombreuses jeunes femmes actives et politisées qui reprennent le flambeau. Dernièrement, nous avons assisté à une prise de parole et à une mobilisation importantes de celles-ci dans différents milieux et sur différents sujets, notamment sur la question des femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada et sur celle du haut taux de suicide dans les communautés. Cette génération n’a pas vécu directement l’expérience des pensionnats autochtones, mais un traumatisme intergénérationnel l’affecte néanmoins. C’est une génération qui subit les conséquences d’une longue histoire d’oppression et de colonialisme patriarcal et c’est en prenant conscience de cet héritage qu’elle réalise le rôle essentiel qu’elle peut jouer dans la régénérescence des identités, des cultures et des langues autochtones ainsi que dans la réappropriation de leurs symboles, de leur corps et de leurs territoires. Sachant également qu’il est impossible de revenir en arrière, ces jeunes femmes sont conscientes des référents historiques et des connaissances traditionnelles à partir desquelles elles doivent se réinventer. Bref, à travers cette relève, nous constatons que le cœur du mouvement des femmes autochtones est en train de prendre de l’expansion et de se réinventer dans une perspective féministe et de décolonisation.
 
La mobilisation de cette jeune relève est plus que jamais nécessaire puisque les femmes autochtones sont historiquement désavantagées par l’histoire et vivent encore aujourd’hui du racisme, du sexisme et des discriminations qui se superposent et se renforcent mutuellement. Ces femmes portent d’ailleurs des revendications en tant qu’Autochtones au sein de la population québécoise et canadienne, et comme femmes à l’intérieur de leur communauté. Le tronc commun de ces revendications est lié aux conséquences néfastes de la colonisation chez les Autochtones, qui a davantage affecté les femmes que les hommes, que ce soit par les politiques d’assimilation ou d’autres politiques teintées de racisme et de sexisme[1]. De plus, le colonialisme et le patriarcat ont amené leur lot de sexisme dans des sociétés autochtones qui, avant la colonisation, étaient pourtant plus égalitaires que ne l’étaient les modèles imposés par les sociétés européennes. C’est ce qui explique que les femmes autochtones connaissent aussi une sous-représentation dans les instances politiques, autant en milieu autochtone qu’allochtone. C’est pourquoi nous devons décoloniser et « dépatriarcaliser » ces structures politiques coloniales, afin que les femmes puissent reprendre leur pouvoir dans les prises de décisions qui les concernent, sur un pied d’égalité avec les hommes. Le féminisme autochtone se réfère d’ailleurs à des référents historiques précoloniaux en matière d’égalité des genres. C’est pourquoi les luttes des femmes autochtones se situent dans une perspective de décolonisation et qu’à l’inverse, le mouvement de décolonisation ne peut se faire sans les femmes.

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

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