Relations Automne 2023 / Culture
Les lieux de l’intime

Géographies du pays proche.
Poète et citoyen dans un Québec pluriel
Pierre Nepveu
Montréal, Boréal, 2022, 249 p.
Dans ce livre, qui restera sans doute un ouvrage charnière pour ce qui touche à la réflexion sur la nation québécoise, Pierre Nepveu approche ce qui fait notre commune identité non pas sous l’angle de l’histoire, comme on en a l’habitude, mais plutôt sous celui d’une géographie intimiste. La vision du « pays proche » trouve ses racines, chez lui, dans ce qui a modelé son monde intérieur de poète et de romancier. Reprenant la belle formule de Jules Michelet, « l’histoire est d’abord toute géographie », il fait retour sur son enfance entre le Montréal de La Petite-Patrie où il a grandi et le village d’origine de ses parents, Saint-Augustin de Mirabel. Bien que cet essai ne soit pas à proprement parler autobiographique, l’auteur s’y présente à visage découvert en dépoussiérant certains recoins de sa propre vie. Il y proclame aussi, ouvertement, son amour pour la nation à laquelle il appartient, tout en disant néanmoins ne pas partager le grand récit du peuple humilié et dépossédé que les historiens du Québec ont construit.
Dans un texte résolument honnête, sans subterfuges ni manipulations, Nepveu rejette le discours qui insiste ad nauseam sur notre petitesse, notre fragilité et notre survivance ; autant de conditions qui seraient à l’origine d’un psychisme collectif tourmenté, confiné, soumis à une sorte de fatalité. Avec une extrême acuité de la pensée, il refuse de s’agréger à l’un ou l’autre des deux bastions idéologiques qui s’opposent dans de stériles discussions autour de l’un et du multiple, du nous et de l’autre, de la peur de la différence et du culte de l’hybride. Nepveu écrit : « Tout mon parcours d’intellectuel et d’écrivain concerné par le politique tend à me rendre allergique à un tel clivage, à une telle vision dichotomique » (p. 203). Convaincu que les deux parties ont raison, Nepveu conjugue les deux termes de ces binômes : d’un côté, il fait écho au chant de douleur qu’il a intériorisé en lisant la revue Parti pris et les auteurs et autrices de la Révolution tranquille (Jacques Ferron, Hubert Aquin, Marie-Claire Blais, Réjean Ducharme, Jacques Godbout), dont les œuvres disent les symptômes d’une société malade ; de l’autre, il entonne un hymne plus joyeux qui dit que le peuple humilié et dépossédé peut renaître debout et retrouver sa pleine dignité. Sur ce second point, Nepveu adresse un clin d’œil à Gaston Miron, dont il a toujours été proche en plus d’être son biographe.
C’est à la manière d’un « écologiste du réel » que l’écrivain décrit le monde qui est le sien comme une totalité fluide et diversifiée se recréant sans cesse et s’enrichissant à travers ses échanges avec les autres. Pour Nepveu, qui est convaincu que « le monde proche qui nous entoure a besoin de nos phrases » (p. 236) pour vraiment exister, tout poème se présente comme « le fragment d’une géographie parfois rudimentaire, réduite à une maison, à une chambre avec fenêtre » (p. 225). Qu’il s’agisse de poésie, de fiction ou d’essai, Nepveu transforme ses textes en « des espaces de méditation et de partage » et en « des lieux où l’intime ou le secret se révèle dans l’espace public » (p. 236). L’acte qui conduit l’écrivain à dire les interrelations cachées au cœur du monde, comme une découverte de l’altérité, lui confère un rôle de révélateur qui est éminemment social.
Il nous reste à méditer ce que Nepveu nous dit lorsqu’il entreprend de définir sa propre identité. Il écrit : « Si on veut me décrire plus en profondeur, j’accepterais peut-être l’étiquette de “cosmopolite enraciné” parce qu’une telle formule défie toute définition univoque et stable et qu’elle relève bien davantage d’une oscillation, d’une prospection, d’un devenir qui circonscrit ma réalité québécoise en un espace d’appartenance et de résonance plutôt qu’en un terreau identitaire » (p. 244). La position mise ici de l’avant fait de Géographies du pays proche un grand livre qui aurait dû enclencher des débats qui n’ont, hélas !, pas eu lieu. Du moins pas encore.



