Relations Hiver 2022-2023 / ÉDITORIAL

Depuis plus de 30 ans, au Québec, décembre ramène avec lui en même temps que les premières neiges le souvenir des événements tragiques du 6 décembre 1989. Longtemps indicible, l’attentat antiféministe commis ce jour-là à l’École polytechnique de Montréal fait l’objet chaque année de commémorations solennelles à la mémoire des 14 victimes[1].

Ces cérémonies ont d’abord pour but d’apaiser les sentiments d’injustice et de perte, dans certains cas toujours vivement ressentis par les familles des victimes et les survivant.e.s. Elles répondent aussi au besoin de guérison collective d’un traumatisme qui n’a pas fini de se cicatriser, dans certains cercles du moins, révélant l’étrange paradoxe de la ponctuation rituelle du pire. « J’haïs les féministes » : ces mots prononcés par l’auteur du drame meurtrier font ressortir la nature haineuse d’une violence dirigée contre un groupe ciblé – les femmes –, écho d’une violence misogyne millénaire à laquelle l’époque actuelle n’échappe pas. En ce sens, ces commémorations constituent une mémoire politique.

La trace douloureuse d’un autre événement marque aussi l’hiver québécois depuis le 29 janvier 2017, jour de l’attentat islamophobe perpétré à la Grande mosquée de Québec, faisant six morts[2] et cinq blessés graves. Tout comme dans le cas du drame de Polytechnique, une charge d’hostilité à l’encontre d’un groupe particulier de la société le caractérise.

S’il a fallu plus de 20 ans à la conscience collective pour reconnaître le caractère politique, antiféministe, des événements du 6 décembre 1989, ceux du 29 janvier 2017 ont rapidement été dénoncés pour ce qu’ils sont : un acte terroriste, comme le souligne la Proclamation fédérale demandant de faire du 29 janvier de chaque année la Journée nationale de commémoration de l’attentat à la mosquée de Québec et d’action contre l’islamophobie. On peut certes invoquer le poids de l’histoire pour expliquer cette différence, les crimes raciaux (les attaques de plus grande ampleur du moins) étant devenus plus intolérables à l’esprit occidental depuis les atrocités de « son » XXe siècle, contrairement à la quasi-naturalisation de la violence contre les femmes opérée par des millénaires de patriarcat. S’y limiter serait toutefois oublier la mobilisation menée par la communauté musulmane pour dénoncer le racisme dont elle était victime bien avant les événements de 2017 et, plus important sans doute, la violence structurelle et directe vécue au quotidien par ses membres.

Sans être de même nature, cette violence ordinaire, que les attentats de l’ampleur de ceux dont on se souvient ne font finalement qu’exhiber à grand cri, est cousine de celle vécue par les femmes visées par le drame de Polytechnique ; raison de plus pour faire œuvre de mémoire. Mais la violence ainsi nommée ne commande-t-elle pas, en outre, pour que la commémoration ne soit pas que cela, une réflexion plus large et radicale sur les fractures qui l’alimentent ; sur les structures de vie et les institutions que l’on tient pour acquises et qui, trop souvent, en banalisent la gravité ; sur son caractère de plus en plus décomplexé aussi, qui s’observe sur les réseaux sociaux, dans la rue, voire dans la bouche de nos politiciens, qui n’appartiennent pourtant pas tous à l’extrême droite ?

C’est dans la tradition de la non-violence chère à Relations, qui y consacre depuis des années dossiers, articles et conférences, que cette réflexion a avantage à puiser. S’interrogeant sur la logique d’exception à l’interdiction du meurtre, la philosophe Judith Butler, dans son essai remarqué La force de la non-violence (Fayard, 2021), rappelle que l’injonction à la non-violence ne se limite pas à l’alternative entre l’action violente et son contraire, mais exige une remise en cause profonde des structures de vie inégalitaires et des dispositifs de pensée qui, par-delà la rhétorique des droits, alimentent et renforcent la dévalorisation de certaines vies par rapport à d’autres, parfois de manière silencieuse. Or, lorsque certaines vies valent plus que d’autres, lorsque les structures sociales et le discours s’acharnent à le redire, il n’y a qu’un pas vers la tragédie qui, lorsque franchi, révèle l’horreur ordinaire de la transgression de notre humanité commune. Devant celle-ci, l’acte de résistance qu’appelle la commémoration se trouve aussi dans le courage de remettre en question et de transformer, collectivement, les liens qui nous unissent les un.e.s aux autres, vaste chantier qui interroge aussi notre rapport au monde.


[1] Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte, Barbara Klucznik-Widajewicz
[2] Ibrahima Barry, Mamadou Tanou Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane, Adoubaker Thabti.

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