Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique municipale: sortir du cul-de-sac

Les intellectuels sont exclus de la sphère médiatique au profit des « experts »

Par : Isabelle Gusse

L’auteure est professeure au Département de science politique de l’UQAM
 
 
Souvent, lorsque je discute avec des amis des débats sociaux du jour, cela tourne inévitablement autour de la manière dont les médias en traitent et de ce qu’en disent leurs professionnels – journalistes et chroniqueurs – et autres collaborateurs. Par ailleurs, épisodiquement, certains médias font leurs propres manchettes en demandant : Où sont les intellectuels québécois? Pourquoi se taisent-ils? N’ont-ils rien à dire sur tel ou tel enjeu de société?
 
En fait, il ne fait pas trop bon être un « intellectuel » au Québec. Ce vocable est souvent connoté péjorativement et associé, à tort, à un élitisme qui contreviendrait aux goûts et à la compréhension des personnes « ordinaires », au « gros bon sens ».
 
Aux intellectuels, les médias préfèrent donc les experts capables de livrer leurs connaissances pointues sur un sujet d’actualité. Marqués dès lors de la célébrité qu’assure toute présence au petit écran et dans les autres médias, leurs noms seront consignés dans le petit bottin des experts, cette Bible des personnes habilitées à prendre publiquement la parole que les recherchistes utilisent quotidiennement et religieusement.
 
Conformisme
Le problème, c’est que très vite, au-delà de leur champ d’expertise, ces experts seront servis à toutes les sauces médiatiques et invités à se prononcer sur des sujets sur lesquels ils n’ont aucune expertise. On leur demande alors leur opinion à défaut d’une pensée, leur avis étant légitimé par le fait qu’un expert étant par définition un spécialiste, il ne peut donc pas dire de sottises.
 
Qui sont-ils? Généralement des technocrates voués à l’efficacité libérale, économique et communicationnelle (hommes d’affaires, industriels, banquiers), des professionnels (avocats, médecins, statisticiens, publicitaires, communicateurs, chroniqueurs, journalistes), sans oublier des universitaires membres de diverses institutions de recherche.
 
Serviteurs du conformisme ambiant, de l’ordre établi et des rapports de domination qu’ils légitiment sans trop les questionner – dans les médias, cela pourrait sembler subjectif et donc suspect –, ces experts appartiennent généralement « au groupe dominant dont ils reçoivent […] l’autorité de dire[1] » et de se prononcer « sur ce qui constitue le péché, le délit ou l’anomalie […] en accréditant la thèse du dominant comme modèle idéal de l’humanité[2] ». Leur discours, aux antipodes d’une quelconque autonomie ou liberté intellectuelle, professe et relaie les diktats des autorités gouvernementales et économiques, de la finance et du marché, soit « des opinions [qui] définissent le consensus social », ce qu’ont analysé Edward Herman et Noam Chomsky dans La Fabrication du consentement (Agone, 2008). Les experts incarnent donc à la fois la maxime « plus ça change, plus c’est pareil » et cette idée forte de l’écrivain et académicien français Jacques de Bourbon Busset, qui disait du conformisme intellectuel qu’il valait l’Inquisition.
 
Résistance et vérité
L’omniprésence de ces experts est inversement proportionnelle à celle d’intellectuels qui, ne cadrant pas dans ce moule, sont carrément exclus de l’espace médiatique. On a ainsi l’impression qu’ils sont une espèce en voie de disparition, alors qu’ils résistent à l’ombre des médias. Poètes, écrivains, philosophes, musiciens, politologues, ils exercent autant de métiers essentiellement fondés sur l’activité de l’esprit, lequel renvoie à l’intelligence, à la pensée et à la création de sens. Ils refusent de formater leurs idées au gré des modes et d’opiner en donnant des solutions-recettes simples à des problèmes complexes en 10 à 15 secondes.
 
Dans Responsabilités des intellectuels (Agone, 1998), Noam Chomsky définissait ce qui, pour lui, était de l’ordre de la responsabilité des intellectuels occidentaux : « Dire la vérité sur les exactions du monde occidental à un monde occidental susceptible d’y réagir et d’y mettre fin effectivement et rapidement. C’est simple, sans ambiguïté et éthiquement juste. » Dire la vérité! On ne peut raisonnablement se fier aux experts médiatiques pour assumer cette responsabilité… Cela équivaudrait à dire à ces peintres fidèles du pouvoir néolibéral : « Accroche-toi au pinceau, j’enlève l’échelle. » Reste donc ces intellectuels marginaux qui, « à rebours de l’utopie des maîtres », réfléchissent « aux marges de la marge habituelle ». Avec l’espoir de savoir qu’« on perd, on perd, on perd et puis un jour on finit par gagner[3] ».

 


[1] L. Noël, L’intolérance. Une problématique générale, Montréal, Boréal, 1989, p. 54.
[2] Ibid, p. 57.
[3] S. Halimi, « Responsabilités des intellectuels. Noam Chomsky », Notes de lecture dans Le Monde diplomatique, mai 1999.