Relations septembre 2008

Notre ruralité en friche?

Myriam Simard

Les immigrants des campagnes

L’auteure est professeure à l’INRS

Des immigrants en milieu rural au Québec? On pense tout de suite aux travailleurs agricoles migrants qui connaissent des conditions de travail précaires et souvent difficiles dans les champs. Puis, après réflexion, on pense aussi à ces entrepreneurs agricoles immigrants qui, avec leur jeune relève, ont largement contribué à l’entretien de nos terres fertiles et à l’essor de l’agriculture[1].

Mais, plus récemment, on observe un nouveau phénomène avec l’arrivée de nouvelles populations dans l’espace rural au Québec. Ces « néo-ruraux », comme on les appelle souvent, quittent la ville en quête d’une meilleure qualité de vie pour aller s’installer de façon permanente à la campagne. Ils viennent d’horizons divers : retraités, jeunes familles, travailleurs autonomes, porteurs de projets innovateurs, artistes…Or, les immigrants participent aussi à cette recomposition socio-démographique du territoire rural. Les observations présentées ici s’appuient sur les résultats d’une récente recherche que j’ai effectuée sur l’ensemble des néo-ruraux dans deux municipalités régionales de comté (MRC), à savoir celles de Brome-Missisquoi et d’Arthabaska.

L’attrait de la campagne

Les néo-ruraux immigrants interrogés proviennent d’Europe, d’Amérique latine et d’Afrique et relèvent de la catégorie des immigrants indépendants. Si certains déménagent en milieu rural pour rejoindre leur conjoint ou d’autres membres de leur famille, la plupart évoquent comme principal motif « l’attrait de la campagne », tout comme les autres néo-ruraux non immigrants d’ailleurs. Ils réfèrent alors à la beauté des paysages qui parfois ressemblent à ceux du pays natal, ou à certaines autres caractéristiques du milieu rural – tels l’accès aux grands espaces, la proximité avec la nature, la tranquillité, la moindre pollution, le trafic réduit, la sécurité, les relations plus conviviales, le cadre idéal pour élever des enfants…

Quelques-uns, entrepreneurs ou travailleurs autonomes, trouvent là un lieu propice pour démarrer et réaliser leur projet professionnel, que ce soit dans un secteur connexe à l’agriculture ou dans les services tels la traduction, la restauration, l’ébénisterie, l’enseignement… D’autres, plus âgés, ont même choisi la campagne comme lieu de retraite ou de pré-retraite à l’image des nouveaux retraités non immigrants. Ceci dit, il ne faut pas penser pour autant qu’ils ont une vision idyllique de la campagne. Ils sont bien conscients des lacunes dans les services disponibles en milieu rural, notamment en matière de santé, de transport en commun, de qualité des routes et d’accès aux nouvelles technologies (Internet haute vitesse).

Lieux d’insertion

Les néo-ruraux immigrants se disent en général satisfaits de leur insertion dans le milieu rural, malgré certaines difficultés liées surtout à leur recherche d’emploi. Les voisins sont une bonne source d’accueil et d’entraide (dons de bois de chauffage, aide pendant la construction de la maison, informations sur les ressources locales, etc.). La principale stratégie d’insertion de ces immigrants est de s’engager bénévolement dans diverses organisations locales, surtout éducatives ou artistiques. Ils contribuent indéniablement au dynamisme culturel et artistique dans leur MRC[2], en mettant à profit leurs expertises et compétences, en plus d’ouvrir la voie à de nouvelles possibilités de collaborations et de mixité entre populations rurales récentes et celles établies de longue date. Cela renforce leur sentiment d’appartenance.

Il est frappant de constater que c’est spécialement en ce qui a trait à la protection de l’environnement que se situe l’engagement de la plupart des néo-ruraux immigrants. S’ils s’impliquent sur le plan politique, c’est surtout en opposition à des projets d’aménagement ou de développement ayant un impact négatif sur l’environnement. Ils n’hésitent pas à prendre la parole lors d’assemblées municipales pour exposer leurs préoccupations. Parfois, ils vont jusqu’à contester le plan d’urbanisme en raison des effets pervers que celui-ci risque d’entraîner sur le territoire (destruction de marais, dégradation de la qualité de l’eau, perte d’espaces verts, etc.). Certains s’activent au sein de conseils d’administration et participent aux activités d’organismes voués à la protection de l’environnement, tels les fiducies foncières, les comités sur les paysages, les associations de conservation, etc. 

D’ailleurs, cette sensibilité à l’environnement et à l’aménagement du territoire a déjà été remarquée auprès des entrepreneurs agricoles immigrants qui, ayant connu les méfaits du développement urbain sauvage dans leur pays d’origine, furent des pionniers pour amener cette question sur la place publique au Québec. Ce type d’engagement des immigrants survient généralement après un séjour prolongé en milieu rural d’une dizaine d’années. 

Une inquiétude : la hausse du foncier

Les néo-ruraux immigrants se disent préoccupés par la hausse des coûts de l’immobilier dans certains milieux ruraux. Cette hausse a plusieurs effets nocifs, dont l’exclusion des populations moins nanties locales ou provenant de l’extérieur, telles que les jeunes, les familles monoparentales ou encore les personnes âgées à revenu fixe incapables d’absorber cette augmentation des coûts et des taxes. Ceux-ci sont alors obligés d’abandonner leur projet d’installation ou de quitter leur lieu natal pour aller vers des territoires plus accessibles financièrement. Ce phénomène, constaté aussi en Europe, a été qualifié par des chercheurs anglo-saxons « d’embourgeoisement rural » (rural gentrification). Il entraîne un déracinement et une perte d’appartenance locale de même qu’un sentiment de dépossession, les « néo-ruraux » étant perçus comme ceux qui viennent remplacer les locaux et acheter leurs terres et leurs maisons. En outre, il en résulte des risques de clivages entre diverses populations, nouvelles ou récentes, en raison de disparités socio-économiques et de modes de vie différents.

Tout comme les néo-ruraux non immigrants, les immigrants éprouvent un malaise et sont ambivalents par rapport à ces conséquences négatives. D’une part, ils sont satisfaits parce qu’ils réalisent leur rêve de vivre à la campagne. D’autre part, ils sont conscients qu’ils sont partiellement responsables de l’établissement plus difficile de jeunes familles locales ou de populations moins fortunées – outre d’autres facteurs contraignants, notamment la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. 

Que faire alors? Les divers acteurs-clés ruraux se mobilisent depuis peu pour contrer ces effets d’exclusion et favoriser un rajeunissement de leur population. Surgissent alors des initiatives municipales qui connaissent un certain succès, telles des politiques familiales et des politiques d’accès à la propriété pour les jeunes familles. Tous se disent préoccupés de maintenir l’équilibre sociodémographique et économique des campagnes. Mais la question est loin d’être simple. Elle nécessite une importante concertation, des réformes politiques et administratives en profondeur ainsi que de la solidarité intergénérationnelle. 

La campagne québécoise est en profonde transformation, tous en conviennent. Plusieurs pistes doivent être explorées davantage concernant les pratiques des immigrants en milieu rural, leur processus d’insertion globale, autant économique que sociale, culturelle et politique, leurs atouts et difficultés, le tout en comparaison avec la réalité des néo-ruraux non immigrants. Mais déjà, ce que l’on connaît des néo-ruraux immigrants vient briser un mythe important : celui voulant que l’immigrant ne désire jamais s’établir en milieu rural.


[1] Rappelons qu’une politique encourageant l’immigration en région fut instaurée au Québec en 1992. Pour une analyse critique, voir : Myriam Simard, « La politique québécoise de régionalisation de l’immigration : enjeux et paradoxes », Recherches sociographiques, vol. XXXVII, no 3 (septembre-décembre), 1996, p. 439-469. 

[2] Myriam Simard, « La contribution culturelle des néo-ruraux au Québec : l’exemple de Brome-Missisquoi », Nouvelle ruralité territorialisée (André Joyal et Kamal El Batal, dir.), no spécial de la revue Organisations et Territoires, 2008, vol 17, no 1, p.79-84.

Notre ruralité en friche?

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