Relations mai-juin 2017

Amériques : la longue marche des peuples autochtones

Leena Minifie

Les gardiens de l’eau et de la terre

L’auteure, membre de la nation Gitxaala, est productrice, journaliste et éditrice des reportages autochtones réalisés pour Ricochet Media

Les projets pétroliers aujourd’hui combattus par les peuples autochtones s’inscrivent dans une longue histoire de colonialisme. La reprise de leurs territoires et l’affirmation de leurs droits sont au cœur d’une résistance qui trouve de nouveaux alliés.
 

En novembre 2016, le monde a commencé à s’intéresser à ce qui se passait sur la réserve des Sioux de Standing Rock au Dakota du Nord, aux États-Unis, lorsqu’on a vu en direct sur Internet des canons à eau tirer sur des personnes sans défense, à des températures sous zéro. Plusieurs personnes ont été blessées, dont quatre gravement, et des centaines d’autres arrêtées. On les appelle les « water protectors », les gardiens de l’eau. Pendant des mois, ils ont convergé par milliers sur les lieux et dressé un camp pour s’opposer pacifiquement au pipeline Dakota Access, affrontant la répression d’une police militarisée (balles de caoutchouc, gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes, etc.).
 
Le pipeline Dakota Access – un projet de 3,8 milliards de dollars de l’entreprise du même nom, filiale de Energy Transfer Partners – vise à acheminer le pétrole brut des gisements pétrolifères de la formation de Bakken, dans le Dakota du Nord, jusqu’à Patoka dans le sud de l’Illinois. Il traverse un territoire qui appartient aux Sioux en vertu du traité de Fort Laramie, signé en 1851, où vivent aussi les nations Lakota et Dakota depuis 12 000 ans. Passant sous la rivière Missouri et le lac Oahe, juste au nord de la réserve, le pipeline, en cas de fuite ou d’accident, menacera l’accès à l’eau potable de ces nations autochtones, des habitants de Bismarck et de Cannon Ball ainsi que de millions d’autres en aval. Les collines qu’il traverse abritent aussi depuis très longtemps des cimetières et des lieux de sépulture sacrés.
 
La résistance non-violente a notamment conduit le Corps des ingénieurs de l’armée des États-Unis, le 4 décembre 2016, à ne pas accorder le permis de creuser sous la rivière Missouri, à s’engager à trouver une route différente ainsi qu’à mener une évaluation environnementale complète. La construction du pipeline a même été suspendue – une décision que le nouveau président, Donald Trump, s’est empressé d’annuler par décret le 24 janvier 2017, dès son arrivée au pouvoir, et que les Sioux contestent en cour. Le camp[1] a été démantelé à la fin du mois de février, avec l’accord des Sioux, et le pipeline est finalement entré en fonction en avril dernier, mais rien n’arrêtera la résistance des peuples autochtones.
 
À l’époque de la ruée vers l’or, le déplacement forcé des peuples autochtones vers le Nord était tout autant un enjeu que l’or lui-même. Aujourd’hui, c’est la ruée vers l’or noir – le pétrole de schiste – qui contribue à leur déplacement et à la poursuite de la colonisation. Cette confrontation au Dakota du Nord est à l’image de la résistance historique des peuples autochtones face à la dépossession de leurs territoires, puis de leurs droits et de leurs titres fonciers, depuis l’arrivée des premiers colons – l’histoire du Canada et de l’Amérique du Nord étant intimement liée à la volonté de l’empire britannique, puis des États coloniaux, de s’approprier les ressources naturelles. D’importants projets d’exploitation ont décimé des populations animales, ravagé des forêts et vidé la terre de ses ressources minières, sans égard pour les populations autochtones qui vivent majoritairement sur ces territoires éloignés. La pollution est courante et les fuites de pipelines et les bris dans les bassins de résidus toxiques sont fréquents, alors que l’industrie et les gouvernements ignorent encore bien souvent les droits de ces communautés.
 
Tandis que les effets destructeurs des changements climatiques et de la crise écologique se font de plus en plus sentir, de nouveaux alliés non autochtones prennent conscience que les projets d’exploitation s’inscrivent dans une longue histoire de colonialisme et de déni des droits des Autochtones. Le mouvement Idle No More (Fini l’inertie) a clairement contribué à cet éveil et fourni une voie permettant de forger les alliances nécessaires pour freiner les pipelines et les projets extractivistes planifiés par des multinationales, qui nous enferment tous encore davantage dans une économie néfaste reposant sur les énergies fossiles.
 
Reprendre le territoire
Les gouvernements impliqués ont constamment mis les nations autochtones face à deux options : se faire imposer le « développement » ou en négocier les modalités en tentant d’en tirer certains bénéfices – un jeu dont elles sortent souvent perdantes. Dans les deux cas, elles s’assimilent ainsi encore davantage au modèle dominant.
 
Mais depuis les débuts de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, plusieurs peuples privilégient une troisième voie : l’action directe, qui consiste à reprendre leurs territoires et à affirmer leurs droits sur leurs terres. Standing Rock n’est que l’exemple le plus récent d’une longue lutte et sert de puissante inspiration à d’autres peuples autochtones, aux jeunes générations ainsi qu’à de nombreux alliés préoccupés par l’environnement. Ce cas a ceci d’unique que plus de 300 nations autochtones de tout le continent soutiennent les Lakotas, les Nakotas et les Dakotas. Face au processus « d’invisibilisation » mené par les États coloniaux contre les peuples autochtones, l’occupation des terres s’est souvent révélée être la seule méthode qui fonctionne vraiment[2].
 
À la base des manifestations du mouvement Idle No More, l’idée d’agir en gardiens de l’environnement, de promouvoir les droits autochtones et la protection de la terre et de l’eau allait de soi. Cette relation étroite à la terre et l’importance de sa « gestion responsable » pour les générations futures font en effet partie des lois et des manières de gouverner traditionnelles des peuples autochtones. Cela n’empêche toutefois pas plusieurs chefs des conseils de bande – qui occupent des positions de pouvoir au sein des structures imposées par le pouvoir colonial – de continuer à prendre position dans ces dossiers à la manière capitaliste, partageant les revenus en fonction de leurs intérêts économiques. Certains ont même faussement prétendu pouvoir stopper les actions directes décidées et menées par Idle No More.
 
Aucun projet de pipeline ne devrait recevoir le feu vert sans que les peuples autochtones ne soient consultés en bonne et due forme. Au Canada, dans le cas de l’arrêt Nation Tsilhqot’in c. Colombie-Britannique en 2014, notamment, la Cour suprême a confirmé le fait que le développement ne peut se réaliser sans consultations préalables significatives avec les peuples autochtones, s’ils occupent encore leurs territoires non cédés[3]. Précédemment, l’arrêt Nation Delgamuukw c. Colombie-Britannique (1997) avait aussi rappelé que les peuples autochtones ont bien plus de droits que le gouvernement canadien n’est prêt à l’admettre, et que cela prime sur les projets nationaux. Les Autochtones utilisent à bon escient ces jugements et d’autres dans leurs luttes. Ils peuvent aussi désormais s’appuyer sur les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation en plus de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, qui fonde plusieurs des recommandations de la Commission, en plus de la loi constitutionnelle canadienne de 1982 qui reconnaît aux Autochtones des droits ancestraux et des droits issus de traités.
 
Aux États-Unis, par contre, la Constitution américaine ne reconnaît pas de tels droits aux peuples autochtones et les cours américaines leur sont beaucoup moins favorables que celles du Canada. Certes, plusieurs législations et quelque 400 traités aux États-Unis offrent différentes formes de protection des droits des peuples autochtones, mais ils sont régulièrement ignorés ou bafoués. Cela complique les luttes, mais n’a pas empêché les Sioux de Standing Rock d’utiliser le traité historique de Fort Laramie – contesté par l’État fédéral – comme base légale pour s’opposer au passage du pipeline sur leur territoire et protéger leurs sources d’eau.
 
Les derniers remparts
Plusieurs peuples autochtones subissent déjà les conséquences du changement climatique et du niveau élevé de pollution observé sur les territoires qu’ils habitent et sur l’habitat des animaux, ce qui affecte les pratiques traditionnelles de chasse, de pêche et de cueillette. Ils sont conscients, en particulier depuis le saccage des protections environnementales commis par le gouvernement Harper et face à celui qu’entame l’administration Trump, qu’ils sont l’un des derniers remparts contre le comportement à courte vue des multinationales qui exploitent les ressources, motivées strictement par le profit. Il est fini le temps où ils étaient contraints d’accepter des projets destructeurs de l’environnement et néfastes pour leur santé. Le peu de terre qu’il leur reste rend leur lutte encore plus cruciale. Les non-Autochtones le réalisent à présent et se mobilisent en masse pour l’environnement et dans les campagnes d’appui au désinvestissement des énergies fossiles, notamment. Cette solidarité entre les Premières Nations, les Métis, les Inuits et les mouvements sociaux non autochtones est nécessaire pour changer les choses. On ne peut compter sur des gouvernements asservis aux intérêts des grandes compagnies pour mettre en œuvre les politiques nécessaires pour freiner le désastre qu’entraîne un changement climatique aussi rapide que celui que nous connaissons. Il est temps de réaliser que nos véritables leaders sont ces aînées autochtones et ces jeunes de nos communautés, lucides et responsables. Lutter à leurs côtés est probablement le seul moyen pour notre planète d’avoir un avenir sain.
 
Traduit de l’anglais par Catherine Caron

 


[1] Pour plus de détails sur Standing Rock, voir le site <standwithstandingrock.net>.
[2] Sur ce sujet, lire Anne Spice, « Interrupting Industrial and Academic Extraction on Native Land », Cultural Anthropology [en ligne], 22 décembre 2016.
[3] Lire Arthur Manuel et le Grand Chef Ronald M. Derrickson, Unsettling Canada, A National Wake Up Call, Toronto, Between The Lines, 2015.

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