Relations septembre-octobre 2020

À la défense de l’Amazonie et de ses peuples

Marie-Josée Béliveau

Les gardiens de l’arbre primordial

L’auteure, ethno-géographe, est chargée de campagne chez Greenpeace Canada

Tel un arbre qui dépend des formes de vie qu’il abrite, l’Amazonie est d’abord le milieu de vie des peuples autochtones qui l’habitent et en prennent soin. Sa protection passe par la reconnaissance du rôle de gardiens du territoire que jouent ces peuples.

« Les Blancs détruisent l’Amazonie parce qu’ils ne savent pas rêver »
Davi Kopenawa, chef autochtone yanomami

Lorsque l’on observe l’Amazonie depuis le ciel ou sur une carte géographique, ce grand bassin hydrographique dévoile la forme d’un immense arbre allongé d’est en ouest à travers le continent sudaméricain. Ses racines prennent naissance dans les profondeurs du récif corallien de l’Amazone, situé dans l’océan Atlantique au large de la Guyane et du Brésil. Son tronc s’érige depuis le delta de l’Amazone et prend la forme d’un long fleuve aux multiples branches (affluents) aux eaux couleur café-crème sur près de 7000 km, pour se terminer aux contreforts des Andes où se posent ses innombrables rameaux supérieurs. En Amazonie, on dit que chaque arbre héberge des milliers de vies et qu’il est possible de retrouver jusqu’à 95 espèces de fourmis différentes sur un seul arbre. Quelle meilleure analogie pour nous faire prendre conscience de l’importance cruciale de cet immense vivier pour la vie entière de notre planète ?

Cela est d’autant plus urgent que la « communauté internationale » et les principaux États concernés semblent chaque année plus impuissants à freiner la destruction de l’Amazonie. À ce jour, plus de 20 % de la forêt a été détruite et près de 2,27 % disparaît chaque année. Après les feux sans précédent de 2019 et les mesures du gouvernement brésilien de Jair Bolsonaro fragilisant les protections environnementales et les droits des peuples autochtones, ainsi qu’après un énième déversement de pétrole, en avril dernier, dans les rivières Napo et Sucumbios, aux sources du fleuve Amazone en Équateur, l’Amazonie semble plus menacée que jamais.

Le saccage, cela dit, ne date pas d’hier. Dès le XIVe siècle, la colonisation a un effet destructeur sur les communautés et les modes de vie des peuples amazoniens. Ces derniers fuient alors profondément dans la forêt pour échapper à la maladie et à l’esclavage, ce qui laissera penser aux conquistadors qu’ils avancent dans une contrée inhabitée, alors qu’on estime à plus de 10 millions la population amazonienne de l’époque.

Les menaces de raids meurtriers et esclavagistes du passé ont aujourd’hui laissé la place aux affrontements avec les entreprises et les colons défricheurs de la forêt, encouragés par des politiques étatiques développementistes valorisant l’exploitation des ressources. Aujourd’hui, aucune région de l’Amazonie n’échappe à l’exploitation capitaliste effrénée. La construction de routes ­– telle la Transamazonienne – facilite la pénétration dans le territoire et l’installation des colonisateurs en quête d’une vie meilleure, et les richesses de l’Amazonie attisent la convoitise des orpailleurs et des forestiers illégaux. Tandis que dans l’est et le sud de la région, les exploitations forestières, agricoles et bovines dévorent d’immenses superficies de forêts primaires, l’ouest se voit contaminé par une succession de déversements de pétrole et de résidus miniers s’écoulant directement dans les sources de l’Amazone.

L’Amazonie n’a donc rien d’un territoire vide et inhabité. Elle demeure le milieu de vie d’une grande diversité de peuples qui y puisent la majorité des éléments nécessaires à leur subsistance. On y retrouve actuellement plus de 400 peuples autochtones, dont environ 70 en isolement volontaire (aislados ou no contactados). Le peuple Tikuna est le plus important numériquement avec 45 000 membres répartis sur un territoire réduit qui peine à fournir les ressources permettant leur subsistance, ce qui en force plusieurs à s’urbaniser à la frontière de la Colombie et du Brésil. De son côté, le peuple Yanomami, avec ses quelque 19 000 membres, occupe la plus grande superficie, soit 9,4 millions d’hectares situés à la frontière du Brésil et du Venezuela. D’autres peuples n’atteignent pas le millier de membres, tels les Awas, considéré par l’ONG Survival International comme le peuple le plus menacé au monde, ou encore les Akuntsu qui ne sont plus que cinq.

Ces communautés partagent une connaissance fine de la forêt. Pour elles, cette forêt est un être vivant, que les Yanomamis nomment Urihi – la « terre-forêt ». Lorsque l’on détruit l’Amazonie, c’est d’abord leur milieu de vie qui disparaît. Mais au-delà de l’aspect matériel, ces peuples entretiennent une interconnexion profonde avec la forêt. Leurs liens avec les plantes, les animaux et les esprits de la forêt sont une réalité quotidienne et font intrinsèquement partie de leur manière de se représenter le cosmos et leur place dans celui-ci. Il est d’ailleurs fréquent qu’une communauté s’identifie à une plante, un insecte ou un animal. L’image du jabuti, une tortue des sous-bois, inspire par exemple les Ka’apor. « Notre peuple est comme le jabuti : il est secret et se dissimule dans sa carapace lorsqu’il le faut. Courageux, il ne recule jamais devant le danger », m’expliquait Itahu Ka’apor lorsque je l’ai rencontré, au Brésil, lors d’un voyage à travers l’Amazonie.

Malgré le dénigrement et les campagnes d’évangélisation dont sont la cible les croyances autochtones, la forêt demeure la cathédrale où elles s’expriment, selon les régions, à travers différentes formes de chamanisme. La reconnaissance de leurs cosmovisions fait aujourd’hui partie des revendications autochtones, car les peuples de l’Amazonie traversent présentement une période de régénération identitaire qui représente un espoir et par laquelle ils enseignent une tout autre manière de nous relier à la nature, ce dont nous avons terriblement besoin face aux enjeux planétaires et climatiques actuels. Quoi qu’il en soit, la lutte actuelle de ces communautés se concentre autour de la protection de leur milieu de vie, la forêt-mère amazonienne.

L’importance des gardiens et gardiennes de la forêt

Ces dernières années, des dizaines de communautés autochtones ont ainsi formé des institutions de gardiens et de gardiennes de la forêt dans différentes régions de l’Amazonie, afin de protéger leurs territoires face aux incursions des forestiers, des mineurs et des accapareurs de terres. Elles ont développé cette stratégie devant l’augmentation d’intrusions illégales souvent violentes. Sans attendre l’aide gouvernementale qui ne vient pas de toute façon, elles s’organisent avec flèches et arcs – et parfois avec appareils photo et GPS. Des membres des communautés sont ainsi formés et nourris en échange d’un courageux travail de vigilance et de protection du territoire. Les gardiens et gardiennes de la forêt doivent souvent utiliser la force pour repousser les envahisseurs.

C’est le cas des Ka’apor, qui ont pris en embuscade des dizaines de madeireiros (forestiers) sur le territoire Alto Turiaçu dans l’État du Maranhão, au nord-ouest du Brésil. Les trafiquants, souvent de mèche avec les autorités, venaient se servir fréquemment dans leur territoire. En les attaquant frontalement, les gardiens de la forêt ka’apor ont réussi à réduire le vol de bois depuis 2011, mais quatre d’entre eux ont été assassinés.

À 7000 km de là, en Amazonie équatorienne, le peuple A’i Kofan[1] a aussi constitué une organisation de gardiens et gardiennes de la forêt pour faire face aux industries minières qui pénètrent leurs territoires et grugent le lit des rivières avec de la machinerie lourde. Les bassins versants de la région sont contaminés et les intrants chimiques se déversent dans le bassin amazonien plus à l’est. La surveillance a permis d’observer les activités minières, de documenter leurs actions et de défendre les droits et les territoires des A’i Kofan devant les tribunaux.

Le travail des gardiens et gardiennes de la forêt dévoile ainsi le rôle essentiel des peuples autochtones, véritables protecteurs de l’Amazonie, alors que leurs territoires représentent les derniers espaces préservés au cœur d’une forêt morcelée. Ce travail est d’autant plus courageux qu’il est extrêmement risqué, dans une région du monde où les défenseurs de la nature sont fréquemment assassinés. Dans l’État du Maranhão seulement, on a répertorié 48 assassinats en moins de 20 ans dans une seule communauté.

Tandis que de nombreuses solutions sont proposées pour protéger l’Amazonie sans réussir à freiner sa destruction, il est étonnant que les appels à la démarcation des territoires autochtones et au respect de leurs droits ne trouvent pas plus d’écho. Il n’est pourtant plus nécessaire de démontrer le rôle capital que jouent les peuples autochtones dans la survie de l’Amazonie. Mais pour qu’ils puissent poursuivre leur travail de préservation, il est indispensable de reconnaître leurs droits fondamentaux et territoriaux et d’assurer leur sécurité.

Si l’Amazonie est un arbre abritant des millions de vies, n’est-il pas urgent de se tenir debout aux côtés des gardiens et gardiennes de la forêt ? La survie de toute l’Amazonie en dépend.

[1] Voir <alianzaceibo.org/alianza/aikofan>.

À la défense de l’Amazonie et de ses peuples

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